Mais Hélène préférait à ces excursions les promenades faites avec Marc, à l’abri des murs, dans le vaste jardin de l’Amirauté. Là, tout parlait à son esprit la plus douce des langues dont se pussent charmer ses rancœurs. Si la mémoire de sa sottise y tenait par trop, elle s’y mêlait au souvenir, si recherché d’elle, des motifs généreux qui l’avaient causée. N’était-ce pas là de quoi la rendre à sa propre estime ? Cette orgueilleuse (car elle l’était, bien qu’avec des formes, et moins, d’ailleurs, personnellement que par atavisme), une action vraiment noble accomplie par elle aurait-elle pu, même à distance, ne pas l’émouvoir ? Pareille figure, surtout blessée, néglige-t-elle un trait qui la dissocie du vulgaire ? De méditer sur une souffrance d’espèce peu commune à se dire qu’elle la doit à sa grandeur d’âme, il n’existe qu’un pas et elle le franchit. D’autre part, l’intérêt et la compassion, une profonde tendresse envers Marc, non un caprice à la merci d’un sursaut d’humeur, l’avaient jadis déterminée à conclure l’union qu’elle se surprenait à maudire. Nul détour du jardin qui ne l’y fît songer. C’était ici comme le berceau, demeuré tel quel, de ces sentiments toujours frais. Lorsqu’appuyée sur son beau-fils qu’elle tenait au cou, elle parcourait, en s’arrêtant toutes les deux minutes, une allée bossue et pleine d’ombre, mainte image du passé la faisait frémir et, sous les plis de la cravate, nouée avec mollesse, elle recherchait la peau si douce et la souple attache qu’autrefois dégageait le costume marin. S’abandonner à cette pratique en suivant son rêve lui causait une joie délicieuse. Tout un âge mort lui remontait à l’esprit d’un bond. Mais son bonheur était surtout d’éveiller chez Marc une émotion superficielle et toute fugitive où la sienne pût trouver à se rafraîchir quand, d’aventure, elle insistait sur quelque anecdote pour la lui remettre en mémoire.

Un matin, lui montrant un gros marronnier dont le feuillage, plein de reflets et bruissant d’oiseaux, formait une voûte imperméable aux rayons solaires :

— Te souviens-tu, demanda-t-elle, de ce jour d’été où, te cherchant depuis une heure, avec ta grand’mère, dans toutes les parties du jardin, nous t’avons découvert juché sur cet arbre ?

— Non, dit-il. Mais comment y avais-je grimpé ? J’étais donc bien leste et bien fort ?

— Tu avais pris, je ne sais où, une petite échelle et, une fois parvenu dans les maîtresses branches, tu t’étais arrangé pour gagner les autres. Au grand dommage de ta culotte qui revint en loques de cette téméraire excursion. Ta grand’mère te gronda, et c’était justice. Bien petite justice ! fit Hélène. Ah ! méchant drôle, poursuivit-elle, si je t’avais eu !

Elle fit un soupir :

— Comme c’est loin !

Puis, de ce ton presque uniforme et un peu chantant sur lequel, comme craignant de les voir se rompre, nous déroulons les souvenirs de nos jeunes années :

— Moi, je portais, j’en suis certaine, — il me semble y être, — une robe entravée blanche et mauve. Et j’avais les cheveux noués en catogan. Tu sais bien, cette coiffure tombant sur le cou avec deux grandes coques de faille noire. Dire que j’ai pu être assez fraîche pour supporter ça ! Me vois-tu aujourd’hui, ainsi affublée ? Les galopins du voisinage, quand nous sortirions, enverraient des pierres derrière moi !

Il tourna la tête.