— Pourquoi donc ?

— Et le temps, dit Hélène, tu le comptes pour rien ?

— Pas pour grand’chose, répliqua-t-il d’un accent sérieux, quand il fuit légèrement, sans laisser d’empreinte. Moi, petite mère, je ne vous ai jamais vu vieillir.

Elle leva les épaules avec impatience.

— Ah ! dit-elle, flatteur ! Comme tu mens !

Mais sa poitrine était serrée, mais sa voix tremblait et le plaisir qu’elle éprouvait la rendait toute rose. Marc affirma chaleureusement qu’il était sincère. Cependant, ils rentrèrent, un quart d’heure après, sans qu’Hélène fût sortie de ses réflexions.

De ce jour, elle connut une félicité qui présidait à son réveil et grisait son cœur tant qu’elle n’était pas endormie. Ses chagrins disparurent dans cet enchantement. Ce fut en elle comme si des eaux longtemps abondantes et qu’elle présumait épuisées avaient repris nonchalamment leur cours d’autrefois. Tout l’esprit qu’elle donnait à son infortune devint la proie, si délirante qu’elle ne souhaitait mieux, d’un espoir sans figure et sans précision. Il lui semblait qu’à la faveur de cette vive jeunesse dont elle présentait tous les signes elle recevrait d’une destinée exorable, en somme, puisque déjà, par intervalles, tintait une promesse sous son apparent dernier mot, une attention particulière, un bonheur quelconque. Où, comment, à quelle date, il importait peu ! Le principal était pour elle qu’un tel événement fût encore possible à son âge. Rien n’était excitant comme de s’en convaincre. Le toucher de sa joue la remplissait d’aise et tous les miroirs la flattaient.

Dans les motifs de l’affection qu’elle portait à Marc s’était glissé le sentiment d’une obligation qu’elle avait de plus envers lui. Sans le vouloir, par le seul jeu d’une franchise brutale, qu’elle s’amusait à comparer à celle d’un jeune chien, il l’avait tonifiée et sauvée d’elle-même. L’adolescent prenait plaisir, par ces longs jours d’août, dans cette campagne aimable et saine, mais sans distractions et dont le manque de pittoresque engendrait l’ennui, à reproduire par le dessin et par la couleur divers aspects du vieux domaine si traditionnel où s’était écoulée sa petite enfance. Les promenades lui plaisaient fort, sans l’intéresser. Il avait passé l’âge des jeux. Ces esquisses l’instruisaient et lui tuaient le temps. Hélène, bientôt, prit l’habitude, lorsqu’il travaillait, de s’installer auprès de lui dans un fauteuil bas, munie d’un ouvrage ou d’un livre. Elle évitait de le gêner en lui parlant trop. Mais, quelquefois, lorsqu’un chapitre offrait un passage qui lui paraissait remarquable, elle lui en faisait la lecture.

C’était pour elle un grand sujet de curiosité que l’impression produite sur Marc par certaines des phrases dont elle-même admirait les subtiles cadences. Le voyait-elle cesser de peindre et secouer la tête, qu’elle donnait à sa voix, tout naturellement, une intonation plus émue. Il lui semblait qu’entre leurs cœurs se tissait un lien qui les attirait l’un vers l’autre. Marquait-il, au contraire, de l’indifférence, elle s’ingéniait, par l’analyse, à rendre éclatante la gracieuse invention qui l’avait touchée. Et parfois, mais gaiement, elle le traitait d’âne lorsqu’elle notait sur son visage le sourire de coin par lequel s’exprimait qu’à la réflexion il y demeurait insensible.

En public, aussi bien qu’en particulier, toutes ses manières portaient l’empreinte d’une délicatesse sur laquelle elle tentait de donner le change par de familières apostrophes. A aucun prix, même en ayant un solide motif, elle n’aurait grondé sérieusement. Un scrupule assez vague s’y fût opposé. L’ère des réprimandes était close. Dans ce garçon tenu par elle, des années durant, avec une rigueur inflexible, elle voyait désormais un individu, autrement dit un être humain doué de liberté dont les actions et les penchants pouvaient lui déplaire sans cesser pour cela d’être respectables. En l’accusant d’abandonner tout contrôle sur lui, on se serait heurté sans doute à sa conscience même, on l’aurait indignée, on l’eût fait bondir. Pratiquement, néanmoins, elle se démettait. De l’indulgence, elle descendait à une tolérance qui ne devait qu’à la nature peu frondeuse de Marc de n’avoir pas à s’exercer plus assidûment. Sans besoin, par humeur de le flagorner, elle en venait à se soucier de ses opinions, à le consulter sur ses goûts. Toutes façons relâchées que, six mois plus tôt, elle aurait jugées imbéciles.