Dans cette maison, qu’entretenaient avec dévouement de vieux domestiques éprouvés, ses devoirs de maîtresse ne l’occupaient guère, le plus gros étant fait suivant une routine qui la dispensait d’y pourvoir. Les leçons qu’elle donnait à Marie-Thérèse lui prenaient, tout au plus, chaque matin, deux heures. Puis commençait de s’écouler une grande journée vide où des besognes comme, le jeudi, l’inspection du linge, avaient l’importance d’événements. Bientôt, le temps lui parut long qu’elle passait sans Marc. Ce n’était point qu’elle désirât sa conversation à la manière de tant de femmes, même intelligentes, qui se sentent désœuvrées dès que chôme leur langue, mais sa présence lui inspirait une tranquillité qu’elle cherchait en vain hors de lui. De ses sourires, de ses propos, de ses silences mêmes, naissaient l’équilibre et la joie. Avait-elle, dans sa chambre, un moment pénible, elle descendait auprès de Marc et tout s’effaçait. Pareille vertu, qu’elle attribuait aux mille ressemblances de leurs caractères respectifs, la charmait comme une preuve de sa réussite dans la mission d’éducatrice qu’elle s’était donnée. « Il est mon ouvrage, » pensait-elle. « Je l’ai voulu, » se disait-elle, « moralement moi-même, aujourd’hui, ce reflet m’est une compagnie dont je me délecte avidement ! » Les différences, pourtant réelles, qui régnaient entre eux, ou elle mettait une complaisance à les négliger qui pouvait paraître un peu vive, ou, trop frappantes, elle s’en souciait comme de fantaisies et se bornait à déplorer légèrement chez Marc un amour excessif pour le paradoxe. Au fond du cœur, peut-être même se réjouissait-elle, tirait-elle vanité de lui croire ce goût. Toute expression que revêtait son intelligence la jetait secrètement dans l’admiration.
Les seules visites que l’on reçût à l’Amirauté étaient celles du comte de Kerbrat. Excepté quand la goutte le tourmentait trop, il y venait régulièrement deux fois par semaine, sans jamais consentir à passer la nuit. C’était une chose, déclarait-il avec bonne humeur, qu’il ne faisait bien qu’à Quimper, ajoutant que l’arome d’un jardin breton ne valait pas pour l’endormir celui des vieux livres qui, de tout temps, avait été son cordial de choix et son plus actif narcotique. Comme le progrès avait banni la voiture à mules des moyens ordinaires de locomotion, il recourait, depuis la guerre, pour le transporter, à une voiture automobile, relique d’un garage, qui rappelait par son moteur et sa carrosserie la période héroïque de ce véhicule. Lorsque le comte, sur les neuf heures, se mettait en route, la campagne l’apprenait jusqu’aux horizons. C’était un bruit vraiment affreux de ferraille disjointe, régulièrement accompagné comme des coups d’une pioche. La vieille machine, faisant effort de toute sa carcasse, se recueillait entre les pointes qu’elle poussait à fond, semblait avancer par saccades. Dans les côtes, elle allait à l’allure du pas et, pour garder sur le parcours son honnête moyenne, dans les descentes, elle zigzaguait comme une grand’mère ivre.
Le gentilhomme sortait de là le feutre écrasé et la redingote blanche de poudre. Aussitôt, les enfants se jetaient sur lui. Il agitait Marie-Thérèse ainsi qu’une poupée et grognait un mot tendre en embrassant Marc. L’âge mordait peu sur ce colosse toujours excentrique et ses souffrances ne lui donnaient aucune amertume.
En venant s’installer à l’Amirauté, Hélène avait, cette année-là, ressenti d’abord un peu d’éloignement pour son père. Dans l’état de détresse où elle se trouvait, elle le blâmait d’avoir jadis, par philosophie, accepté sans lutte son mariage. « Une remontrance, au besoin même, une opposition, et, connaissant sur cette matière sa largeur d’idées, j’aurais réfléchi ! » pensait-elle. Ce grief n’avait pas résisté longtemps. Dès la seconde apparition du cordial vieillard, l’affection qu’elle lui vouait l’avait balayé. C’était une chose bien difficile, et surtout pour elle, que d’en vouloir profondément au comte de Kerbrat d’avoir agi sans tenir compte d’un scrupule courant. Toute sa vie témoignait d’une indépendance dont sa cravate aux coques flottantes était l’étendard. Sans doute, l’esprit d’autorité lui manquait un peu. Mais peut-on demander à l’agneau des griffes ?
Tel qu’il était, avec sa goutte, ses allures fantasques et sa rayonnante bonhomie, avec ce tour d’intelligence qui bravait l’absurde et prêtait tant de grâce à l’érudition, comme naguère, il faisait les délices d’Hélène. A trente-deux ans, elle retrouvait, dans toute sa fraîcheur cet extrême plaisir à l’entendre qui, bien plus jeune, la lui rendait entièrement soumise. Sa mémoire continuait à l’émerveiller. Elle adorait cette humeur brusque et pleine de tendresse dont il lui disait par instants : « Voyons, ma fille, tu n’y es pas ! Ta pensée barbote. Réfléchis un peu. C’est si simple ! » Puis, agitant sa tête chenue, et vraiment comique par le regard désespéré qu’il lançait au ciel : « Qu’avons-nous fait de monstrueux, ta sainte mère et moi, pour qu’une pareille sotte nous soit née ! » De telles boutades, bientôt suivies d’un sourire de biais, ravissaient la jeune femme comme des compliments, tant, avec force, elles soulignaient, par leur tournure même, le caractère exceptionnel de ses défaillances. Moins sujette à pécher sur certaines questions, elle abordait plus volontiers, dans leurs entretiens, la littérature ou l’histoire, mais, en pratique, le choix du thème lui importait peu. Tous les sujets lui étaient bons à prêter l’oreille aux curieuses paroles de son père.
Soyons véridiques ! Tous, moins un. Il suffisait pour qu’elle rompît une conversation que celle-ci, par hasard, tombât sur Michel. Alors, sans cesse, au mot Michel, elle opposait Marc, jusqu’au moment où le vieil homme, se laissant conduire, abandonnait son gendre obscur, si loin sur les flots, pour son petit-fils d’adoption. La pudeur, la fierté dissuadaient Hélène de dévoiler le sourd secret, en partie d’alcôve et, pour le reste, inconciliable avec une âme forte, qui faisait d’elle, depuis deux mois, une femme malheureuse. Or, elle savait que, facilement, elle se fût trahie et, d’autre part, n’ignorait point, connaissant son père, qu’elle n’eût pas été approuvée. Après douze ans d’une vie commune subie sans révolte, un éloignement aussi rapide, aussi capricieux, eût paru méprisable au comte de Kerbrat qui, passionné d’extravagance, mais féru d’honneur et d’une parfaite égalité dans ses attachements, appréciait en Michel un homme sans reproche. Volontiers, sa conscience négligeait les formes. Il aurait mis fort peu d’égards à blâmer sa fille et n’aurait eu pour l’accabler que trop d’arguments. Hélène voyait avec horreur poindre une circonstance où, par sa faute, elle eût perdu la confiance aveugle, peut-être l’estime de son père. Depuis l’époque où, grâce à lui, sa nubilité se livrait au savoir dans un enchantement, elle tenait ces deux biens pour des plus précieux. N’était-il pas tout naturel qu’ils fussent défendus ?
Puis, converser de son beau-fils était une telle joie ! Interrogée sur ses études ou sur ses penchants, elle éprouvait dans tout son être une chaleur très douce, et, stimulée par un éloge, parlait d’abondance. Nulle entreprise ne lui causait plus noble émotion que d’inspirer à son vieux père une idée flatteuse du jeune homme élégant qu’elle avait formé. Son esprit s’appliquait à le définir, toute sa finesse à rechercher dans son personnage les qualités et les défauts les plus sûrs de plaire, et souvent même, par amour-propre, elle mentait sur lui. Pareille ardeur divertissait le comte de Kerbrat, généreux lui-même par nature, au fond, ravi, quand sa mémoire lui rendait une trace des méthodes violentes de sa fille, qu’elle eût passé de la cravache à tant d’enthousiasme. Il n’essayait d’en modérer les démonstrations qu’à des moments où, bien que vues avec indulgence, elles lui paraissaient excessives. Car, alors, l’ironie reprenait ses droits, sa forte tête, sollicitée trop indiscrètement, refusant tout net l’adhésion.
Hélène, un jour, lui présenta deux esquisses de Marc, faites à la diable et rehaussées de touches d’aquarelle. L’une montrait un vieil arbre à demi ruiné, non loin duquel, en plein soleil, sur des verts trop crus, prospérait un massif de rhododendrons, l’autre, une Bretonne à la fontaine qui lavait du linge.
— N’est-ce pas, père, lui dit-elle, que c’est étonnant ?
Le gentilhomme prit son pince-nez, le fixa sans hâte et souleva les deux croquis d’un geste étendu pour les exposer au grand jour.