— N’insistez pas ! s’écria-t-elle. C’est tout vu, mon père !

— Eh ! bien, alors, n’en parlons plus ! fit-il d’une voix douce.

Excepté sur des points si insignifiants que leurs querelles les plus ardentes duraient une minute et se terminaient par des rires, ils se trouvaient en désaccord pour la première fois. La question cessa d’être agitée entre eux et, par la suite, ils évitèrent méticuleusement toute occasion de la reprendre, avec ou sans fièvre. Cette expérience inattendue leur avait suffi. Mais, si l’humeur philosophique du comte de Kerbrat lui permettait de négliger tout naturellement la violence dont avait témoigné sa fille, la jeune femme conserva de leur discussion un souvenir qui, sans faire naître une sérieuse rancune, lui gâtait, par instants, quelque peu son père. Elle le présuma moins cordial. Dans les regards qu’elle dirigeait fréquemment vers lui, il en fut d’assez froids et de soupçonneux. A tout propos, ne s’agît-il que d’un trait plaisant, que d’une réflexion sans portée, elle sentait le besoin de protéger Marc contre une malice dont le mordant et la perfidie existaient dans sa seule imagination. Il ne pouvait, sans l’inquiéter, paraître ombrageux, ni froncer le sourcil sans qu’elle s’en émût. On aurait dit qu’elle faisait corps avec son beau-fils.

VII

Ils rentrèrent à Paris vers le 20 septembre. Une pluie fine, pénétrante, ininterrompue (l’unique sujet d’irritation que donne la Bretagne, mais si vif qu’il oblige à bientôt la fuir, comme on délaisse, en soupirant d’en être excédé, une ravissante femme qui pleure trop) s’était mise à tomber bien avant l’automne, rendant maussade et fastidieux le séjour aux champs. Confinée dans les murs de la vieille demeure, Hélène, pensant que le soleil réapparaîtrait, avait patienté une semaine. Puis, de guerre lasse, exaspérée par le suaire liquide derrière lequel se dérobaient en partie les arbres, elle avait fait, dix jours plus tôt qu’elle n’avait prévu, ses préparatifs de départ.

A Paris, le climat n’était guère meilleur. Mais c’est une ville qu’il faut aimer sous les cataractes si l’on veut se flatter de l’aimer un peu. Aussi bien ne sont-elles que d’une petite gêne pour qui ne met le pied dehors qu’à sa fantaisie. Rendue à sa maison, à ses chers livres, Hélène goûtait le contentement d’une rapatriée à reprendre en détail toutes ses habitudes. Le ciel noir qui, là-bas, lui semblait odieux, n’avait plus, ici, d’importance. Les yeux, sans doute, l’eussent préféré moins gonflé d’averses, mais on pouvait si facilement s’en accommoder !

Marc, en revanche, traînait partout un ennui visible et supportait avec malaise le désœuvrement où les circonstances l’obligeaient. Les études faites en trop grand nombre à l’Amirauté l’avaient rassasié du dessin qui, de plus, pratiqué dans une petite chambre après la joie d’un long contact avec la nature, lui paraissait une distraction singulièrement froide. D’autre part, une retraite d’environ deux mois avait eu pour effet d’aiguiser en lui un amour déjà vif des divertissements, lequel amour s’impatientait dans cette saison morte où Paris, justement, n’en offrait aucun.

Sa belle-mère essaya, sans y parvenir, de l’inciter par son exemple à prendre avantage sur cette passagère dépression. Il répondait à ses avances avec maussaderie. Autrefois, elle l’aurait vertement secoué. Mais ce qui l’eût alors vexée la préoccupait, sans lui donner la tentation de mettre à l’épreuve le pouvoir ordinaire de ses réprimandes. C’était un peu comme si, du trouble observé chez Marc, elle s’était, pour une part, reconnue fautive. Ce sentiment, des plus confus, et d’ailleurs absurde, impossible aussi bien à fonder qu’à vaincre, la poursuivait comme fait la crainte d’une compromission à certaines consciences ombrageuses qui, pourtant, n’arrivent pas à saisir leur tort. Il lui semblait que plus de soins, une tendresse plus molle, une plus éloquente affection rendraient à Marc la bonne humeur qu’il avait perdue. Elle ne savait qu’imaginer pour lui faire plaisir et se reprochait sa froideur.

Profitant d’un accès si persévérant que deux repas consécutifs s’étaient écoulés sans qu’il prononçât une parole :

— Voyons, mon loup, dit-elle un soir, causons peu, mais bien ! J’en ai assez de te voir faire une tête de martyr et garder un silence de conspirateur. Il y a quelque chose qui ne marche pas. Dis-moi ce que c’est. Sois sincère !