Pourtant, la nuit, elle y revint, ne pouvant dormir, et, sans vouloir s’y arrêter, la jugea moins folle. Simplement, audacieuse et peu séduisante. Après tout, maintes jeunes femmes de ses relations se privaient-elles d’aller goûter, avec leurs maris, dans les salles de danse à la mode, un plaisir que le monde leur marchandait trop ? Le jour suivant, Marc, retombé dans son humeur noire, parut à table avec cette mine close et contrariante qui lui devenait habituelle. Sa belle-mère pressentit un léger chantage, mais souffrit à tel point de le voir morose que l’impatience qui la gagnait en fut effacée. Au dessert, elle n’avait qu’une pensée en tête : « Le remède efficace est à ma portée et je ne veux pas m’en servir. » Plus elle cédait complaisamment à cette obsession, plus elle songeait que ses scrupules étaient anormaux chez une personne qui se flattait d’avoir l’esprit large. Aucune raison vraiment sérieuse ne les expliquait. « Préjugé provincial ! » se répétait-elle, et, de tout cœur, elle détestait tous les préjugés, comme elle exécrait la province. L’après-midi lui parut morne et interminable. Dans la soirée, elle s’accorda que certaines défaites honoraient totalement, bien loin d’humilier, par la victoire qu’y remportait le libre examen sur des sentiments imbéciles. Encore un jour d’hésitation, et elle dit à Marc :
— J’ai réfléchi à ton idée. Elle n’est pas si bête ! C’est curieux comme, d’abord, on se fait un monde de choses qu’ensuite on étudie et qu’on voit toutes simples. Nous irons prendre une tasse de thé, puisque ça t’amuse, dans un de ces établissements, plus stupides que louches, dont je demande à taire le nom, qui me répugne trop. Attends, conclut Hélène, nous sommes mardi… Vendredi prochain, par exemple !
Il rayonna, battit des mains, lui sauta au cou.
— Mais, prends garde ! fit-elle sous ses embrassements. Tu te trompes si tu penses qu’une fois dans la place je souffrirai que tu invites la première venue. Je veux bien te distraire, non t’encanailler. Tu ne danseras qu’avec moi !
Le jeune homme s’attendait à cette condition. Elle relevait, lui semblait-il, d’une prudence moyenne. Ce fut à peine s’il remarqua la chaleur d’accent qu’avait mise sa belle-mère à la signifier. La perspective de retrouver, même abâtardi, le plaisir délicieux qu’il goûtait au bal l’aurait fait passer sur bien d’autres. Pendant trois jours, il n’eut de soins que pour ses cravates.
Une curieuse impression s’empara d’Hélène lorsqu’elle entra, suivie de Marc parfaitement à l’aise, dans le premier des trois salons du Sémiramis, qu’elle savait fréquenté par des gens corrects. Sans la parole qui l’engageait, et qu’elle regretta, elle serait sortie aussitôt. Il lui semblait que, par faiblesse, elle prenait sur elle de guider son beau-fils dans un mauvais lieu. Les parfums, les toilettes, la tiède atmosphère, jusqu’à ces lampes dont la clarté ne se diffusait qu’à travers des étoffes drapées ou tendues, tout ici respirait la sensualité, se composait pour rendre aimables, ou du moins faciles, des accouplements équivoques. Elle éprouva pour sa conduite un dégoût violent et, mesurant le tort moral qu’elle causait à Marc, elle se détesta, elle eut honte. Mais elle s’assit, elle regarda plus attentivement et, tout à coup, ces sentiments qu’elle croyait si forts disparurent sans laisser aucune trace en elle. Rien ne pouvait s’imaginer de plus innocent que le plaisir cérémonieux pris par les maniaques qu’on voyait évoluer dans ce décor louche. Tout entiers à l’ivresse de marquer des pas, ils s’étreignaient, se renversaient et mêlaient leurs jambes sans qu’un éclair vint animer, dans leurs durs visages, leurs fixes prunelles d’alcooliques. Pas un, d’ailleurs, n’ouvrait la bouche pour placer un mot. « Leur façon de s’aimer ! » pensa la jeune femme. Dans son esprit, désormais libre et sans inquiétude, secrètement déçu, plein d’aigreur, se peignit un tableau des grandes décadences, qu’elle croyait agitées de transports farouches et qui, au fond, se réduisaient à ces trébuchements d’une chorégraphie insipide. Des collégiens donnaient le branle à d’anciennes poupées. Des criquets d’Espagne à des outres. Ici et là, certains danseurs, déjà vieux et chauves, semblaient compter leurs exercices, faits avec méthode, comme on compte, à Vichy, les verres d’eau d’une cure. Un mépris formidable envahit Hélène.
Mais Marc languissait sur sa chaise. Elle le prit par la main et ils s’élancèrent. Quinze mesures n’avaient pas résonné pour eux que l’ombre même de la révolte un instant subie avait délaissé la jeune femme. Corps docile, à son tour grave et silencieuse, elle n’était plus qu’à l’agrément dont la pénétrait un plaisir longtemps oublié. Toute impulsion reçue de Marc lui paraissait douce et si, parfois, elle essayait de lire dans ses yeux le déhanchement ou la flexion qu’il attendait d’elle, certain sourire dont rayonnait son joli visage l’attachait à lui par surcroît. Quand la musique cessa de jouer et qu’ils se lâchèrent, ce fut Hélène qui témoigna du désappointement. Les premières notes d’une autre danse la trouvèrent debout.
Ils ne quittèrent l’établissement qu’à l’heure du dîner. La jeune femme riait, plaisantait. On aurait dit que, venue là pour contenter Marc, elle y avait elle-même puisé un dérivatif secrètement désiré par toute sa personne. Au surplus, quel démon se glissait en elle ? Loin d’éprouver dans l’omnibus une fatigue quelconque, elle se sentait le corps dispos comme après un bain et d’une humeur, si l’occasion s’en était offerte, à recommencer sur-le-champ. Tout à coup, elle songea qu’il dépendait d’elle de s’accorder aussi souvent qu’il lui conviendrait le plaisir étonnant qu’elle avait goûté. Cette pensée l’occupa jusqu’à son sommeil. Le jour d’après, la tentation s’était faite si vive qu’il lui fallut toute sa sagesse pour y résister et remettre à plus tard une autre expérience. Mais, le lundi, n’y tenant plus, elle fit signe à Marc et reprit le chemin de Sémiramis. Ils y retournèrent le mardi.
Ce fut alors que, trahissant un léger scrupule, elle dit au jeune homme d’une voix gaie :
— Toujours tête à tête ! Toujours nous ! La musique, je me lève, nous nous ébranlons… On finira par nous nommer les inséparables et j’avoue, en conscience, qu’on n’aura pas tort. Et puis, tu sais, notre isolement sent l’arrière-boutique ! Réflexion faite, je te laisse libre, aujourd’hui du moins, de choisir parfois une danseuse.