— Alors, et vous ? demanda-t-il.
Il semblait inquiet.
— Mais j’espère bien, s’écria-t-elle, que tu m’aimes assez pour ne pas te soucier uniquement des autres !
Il insista, voulut savoir si, réciproquement, elle comptait s’amuser en dehors de lui.
Elle le regarda.
— Tu es fou ! Me vois-tu dans les bras d’un olibrius qui m’aurait invitée sans présentation ? Il y a quantité de petites licences que, toi, tu peux prendre, et moi pas !
Sa décision lui paraissait des plus naturelles. Cependant, elle connut un certain malaise quand Marc, soudain, l’abandonnant, traversa la salle pour s’approcher d’une mince personne qu’il pria d’un mot et qui lui sourit docilement. Fallait-il supposer qu’il l’avait choisie ? L’air d’une enfant montée en graine dans sa jupe trop courte, elle n’était pas sans élégance et elle dansait bien. Son clair visage offrait, en outre, un charme assez doux. Mais le jeune homme, de qui la taille dépassait la sienne, la conduisait sans abaisser un regard sur elle, ni lui adresser la parole. Hélène se sentit rassurée.
L’impression du début ne lui revint pas. Estimées, d’un coup d’œil, fades ou disgracieuses, deux ou trois autres partenaires que Marc prit ensuite la laissèrent au même point dans l’indifférence. Entre leurs tours, par amour-propre, étudiant ses pas, elle tâchait simplement à danser mieux qu’elles. Ambition qui, bientôt, lui parut frivole, tant elle la jugea superflue. Pour l’emporter sans discussion, au regard de tous, sur d’aussi chétives concurrentes, n’avait-elle pas cette allure noble et cette belle stature qu’à chaque passage lui renvoyait un immense miroir disposé, dans un angle, entre deux colonnes ? Si la race, bien souvent, se réduit en poudre aux premières touches que lui inflige une critique serrée, où vraiment elle existe, elle est éclatante ! Que pesaient auprès d’elle ces petites bourgeoises ? Qu’osaient-elles prétendre ou tenter ? Pas une seconde, elle n’eut l’idée, même voilée d’un doute, que, parmi elles, pût figurer une femme de son rang. Elle savait bien qu’il en venait dans cette salle de danse, et de fort nombreuses, d’impeccables. Cependant, à ses yeux, ce n’était qu’une bande et, dès l’instant que ces temps-ci, par suite des vacances, elle vivait éloignée du Sémiramis, tout le reste n’était que fretin vulgaire.
Cet argument sans nulle valeur, qu’une autre eût secoué, se proposait comme péremptoire à l’orgueil d’Hélène. Elle en tirait avec délices de douces conclusions. Par là s’explique la liberté qu’elle laissait à Marc, liberté qu’à l’usage elle accrut plutôt, que, dans l’excès presque imbécile de son assurance, elle aurait eu honte de restreindre.
Mais, un jour, elle crut bien que son cœur stoppait. Dans tout son corps se répandirent cette gêne et cette glace par où, souvent, nous pressentons l’approche du malheur. Par hasard, en cherchant son beau-fils des yeux, elle l’avait aperçu serrant une danseuse avec qui, plusieurs fois, il s’était montré sans qu’elle y prêtât attention. Et elle venait de s’aviser qu’ils causaient ensemble.