C’était une personne blonde, de taille moyenne. Elle avait la souplesse des femmes très bien faites et, réellement, touchait à peine les lames du parquet. Sa toilette épousait d’assez près la mode, mais conservait un caractère simple et personnel, dû, pour une part, à des manches longues lui couvrant les mains et, pour l’autre, à la ligne pleine de discrétion que dessinait sa robe écaille très peu décolletée. Tout, sur elle, était net, sans une faute de goût. Mais elle portait, contre l’alliance, à l’annulaire gauche, un brillant d’une grosseur peut-être excessive.
Hélène s’agita nerveusement. Ce n’était ni cette femme qui l’avait troublée, ni même, au fond, qu’elle échangeât avec son danseur des propos, sans nul doute, dénués d’importance. C’était la face resplendissante qu’elle voyait à Marc. Un beau sourire au coin des lèvres et le teint fouetté, elle le sentait tout occupé à faire le gracieux, à se conduire non en gamin, mais en vrai jeune homme, pour tout dire, à donner de son personnage une idée flatteuse et durable. Bousculé par un couple au milieu d’un pas, il témoigna de l’impatience, prit un air cassant. Puis, sa figure, encore toute rose, se rasséréna. Hélène comprit que sa danseuse l’avait apaisé, qu’elle avait mis au compte du feu que montraient certains ce qu’il craignait qu’elle n’imputât fort injustement à une maladresse de sa part.
La danse finie, elle prit sur elle pour ne rien trahir de l’état déplaisant où elle se trouvait. Marc babillait avec entrain. Elle lui répondit. Dans ses paroles, elle affectait beaucoup d’insouciance et sa gaieté sonnait toujours au moment voulu, bien qu’avec un accent très légèrement faux. Cependant, ses regards se coulaient sans cesse vers la dame blonde, en robe écaille, assise non loin d’elle. Tout à coup, se penchant et l’observant mieux :
— Mais, se dit-elle, c’est une vieille femme ! Elle est toute fanée !
Près de l’oreille, au coin des lèvres, à la commissure des paupières, également dans un pli que formait le cou lorsque la tête s’orientait d’une certaine façon, Hélène venait d’apercevoir de ces meurtrissures qui, même fardées, blessent aussi vite un œil féminin que le mince défaut d’une étoffe. Sans doute, aucune n’était empreinte avec profondeur, ce qui rendait fort difficile de fixer un âge à cette personne plus élégante que vraiment jolie. L’œil était vif, le menton sec, le nez restait pur, d’autre part, la tournure, étonnamment jeune, compliquait encore le jugement. « Entre quarante et quarante-cinq, » estimait Hélène qui, brusquement, se décida pour quarante-cinq ans, sur le vu de la main, belle, mais décharnée. « Quarante-cinq, » reprit-elle, « si ce n’est cinquante ! » Cette assurance qu’elle se donnait lui fut agréable et calma en partie ses appréhensions. D’ailleurs, la salle retentissait d’un nouveau prélude. Marc était debout, l’invitait. Elle cessa de penser pour s’unir à lui.
La glace de coin ne l’avait pas reflétée trois fois que, ressaisie par la confiance et l’exaltation qu’elle puisait à loucher vers sa propre image, elle avait oublié ce faible incident. Mais le répit, bien qu’absolu, fut sans grande durée. Deux jours plus tard, en pénétrant au Sémiramis, elle revit la même femme dans une robe gros bleu. Un quart d’heure s’écoula, Marc la fit danser et, de nouveau, le cœur d’Hélène subit une tourmente. La première, impétueuse, mais inattendue, l’avait sommairement bouleversée. Celle-ci, moins forte et plus perfide, la ravagea mieux, touchant en elle des points secrets qu’elle connaissait mal ou qu’elle supposait à l’abri. Ce n’était plus dans l’expression du visage de Marc, dans son air, sa couleur et son rayonnement qu’elle trouvait un prétexte à ses inquiétudes, mais de ses yeux, mais de l’ardeur qu’elle y voyait luire que, positivement, elle souffrait. Combien, d’ailleurs, toute la personne de l’adolescent accusait son zèle et son trouble ! Et qu’elle-même les notait avec certitude ! Qu’elle devinait embarrassées, rien qu’à leur vitesse, les réponses qu’il jetait à sa partenaire ! Une autre danse, et des plus libres, un moment après, les ayant réunis pour la seconde fois, Hélène, avec avidité, presque avec passion, scruta de loin, tant qu’elle dura, les regards de Marc, recherchant les symptômes qui l’avaient émue. Ils réapparurent plus marqués.
Elle se garda d’y faire encore aucune allusion. Son cœur était si lourd, sa chair si molle qu’il lui semblait qu’à s’y résoudre elle aurait pleuré avant d’avoir dit un seul mot. Puis, comment aborder dans un lieu public une question qu’elle jugeait d’une telle importance ? Par quel bout la prendre, au surplus ? « A la maison, » réfléchit-elle, « ce sera plus simple ! » Interrogeant, toutes les minutes, furtivement sa montre, elle attendit l’heure du départ sans vouloir danser, prétextant la fatigue et des névralgies. Dans son esprit s’enchevêtraient toutes les apostrophes par une desquelles pourrait s’ouvrir leur explication. Mais, vraiment, l’impatience la tourmentait trop ! Elle prit une voiture pour rentrer. Aussitôt dans sa chambre, elle arrêta Marc qui, justement, la traversait pour gagner la sienne, comme il le faisait fort souvent, et lui jeta d’une voix légère qui tremblait un peu :
— Eh ! bien, j’espère que tu t’en paies, avec la dame blonde !
Il parut surpris.
— Quelle dame blonde ?