Ce dernier trait avait jailli tout naturellement, sans qu’elle eût mesuré sa secrète portée. Soudain, quel malaise la saisit ! Dès le début de l’entretien, pour cacher son trouble, elle avait commencé, en parlant à Marc, à dépouiller, comme tous les soirs, sa toilette de ville. Se montrer devant lui en combinaison était pour elle pratique courante depuis tant d’années qu’elle eût tenu pour imbécile, une minute plus tôt, non de s’en faire quelque scrupule, mais même d’y songer. Et voici qu’elle baignait dans la confusion ! Sa gorge nue, vue dans la glace, lui faisait horreur comme une formidable indécence et elle n’osait gagner son lit, distant de trois pas, sur lequel reposait sa robe d’intérieur. Il lui semblait qu’à se mouvoir en simple appareil elle eût fait pis encore qu’à rester en place. Par quelle folie s’était-elle mise dans cet affreux cas momentanément sans issue ?

Ses regards rencontrèrent les regards de Marc. Elle tremblait d’y voir luire la flamme équivoque qui, tout à l’heure, lorsqu’il dansait, l’avait révoltée. Il y régnait la plus complète des indifférences. Alors, se décidant, elle prit la robe et la passa en évitant de tourner vers lui cette poitrine dont l’éclat la désespérait. Puis, d’un mot, tranquillement, elle le congédia.

Il n’avait pas franchi le seuil qu’elle était en larmes. Dans son esprit se comparaient avec cruauté l’attitude du jeune homme envers sa danseuse et sa froideur devant elle-même, blanche et magnifique, en partie offerte à sa vue. Le moindre signe d’une émotion l’aurait accablée, cette froideur l’humiliait et la désolait. N’était-elle pas, sinon l’aveu, la preuve la plus sûre du sentiment dont, avant même qu’il n’en eût conscience, elle avait deviné qu’il naissait en lui ? « Cette fois, » pensait-elle, « il m’échappe ! Une influence contre laquelle je suis désarmée le soustrait à la mienne définitivement. Si j’avais, dans ses yeux, vu paraître un trouble, j’aurais pu le croire pris de cette basse ardeur que sollicite, à l’âge qu’il a, le dernier jupon et tenter un effort pour l’en délivrer. Mais l’expérience vient d’être faite, elle est concluante. Une seule femme compte pour lui, cette vieille femme, qu’il aime ! » Dans l’excès de sa fièvre et de son chagrin, la malheureuse accusait Marc de la détester, lui reprochait de ne payer que d’ingratitude tant d’amour, tant de soins, tant de dévouement qu’il avait reçus d’elle depuis son enfance. Son caprice lui semblait le plus noir des crimes. Positivement, elle l’exécrait lorsqu’elle vint à table et qu’elle essaya de manger.

La phase aiguë de son état ne dura qu’une nuit. Vers le matin luisait en elle cet espoir des mères qui réussit à s’édifier si merveilleusement sur les plus fragiles illusions. Opposant la jeunesse, la fraîcheur de Marc à l’évidente maturité, pour ne pas dire plus, de sa prétendue séductrice, il lui plaisait de s’assurer qu’une intrigue entre eux eût été de tout point trop extravagante pour pouvoir un jour se former. D’ailleurs, cette femme avait bon genre, paraissait sérieuse, s’abstenait d’attirer les regards sur elle. De quel droit lui prêter des intentions louches ? Supposé même que sa conduite fût irrégulière, qu’elle eût un amant, mille faiblesses, irait-elle s’enticher d’un gamin quelconque rencontré dans une salle du Sémiramis ? La raison la plus stricte inspirait Hélène, que ne guidait, au demeurant, aucune expérience du jeu tourmenté des passions. Ses soupçons de la veille lui paraissaient fous. Cependant, il restait le plaisir certain, la diligence embarrassée dont témoignait Marc lorsqu’il pilotait cette danseuse. Pas une autre, à coup sûr, n’exerçait sur lui une influence ou comparable, ou même analogue. Comment expliquer un tel trouble ? La complaisance déterminée qu’employait Hélène à rendre à son cœur l’apaisement faillit buter sur cette question, la plus insidieuse, et déjà toutes ses craintes reprenaient leur force. Mais la confiance avait trop fait pour l’abandonner. Fulgurante, et si simple, une réponse lui vint : « La belle malice ! Que je suis stupide ! Elle le flatte. »

Jusqu’au milieu du jour suivant, elle s’en contenta. Tout à coup, vers cinq heures, Marc tira sa montre et commença de s’agiter avec impatience. Pour lui faire oublier la scène de la veille, sa belle-mère l’entraîna au Sémiramis. Mme Aliscan s’y trouvait. Sans ressentir de sa présence nulle espèce d’humeur, Hélène se mit consciencieusement à l’examiner, se demandant par où cette femme pouvait flatter Marc. Elle dansait à merveille, oui, c’était certain. Mais quelle folie de déclarer qu’elle était gracieuse ! Tout au plus avait-elle de la légèreté. Ce qui frappait dans sa personne, même assez vivement, c’était, sous la réserve, un air moderne, comme si, des mœurs de notre époque, elle avait tout pris, excepté l’indécence et le ton vulgaire. A la voir d’ensemble, elle plaisait. Regardée en détail et sans prévention, elle éloignait par son visage trop couvert de rides, mais offrait une silhouette agréable au siècle. Voilà, du moins, ce qu’en face d’elle concluait Hélène qui s’appliquait à la juger de l’œil le plus froid. Cependant, son esprit, sourdement inquiet, ne laissait pas de s’absorber dans une lente recherche et méditait sur les données de cet examen. Il s’y faisait un rapprochement entre elle et cette femme, considérée moins en elle-même, sous l’angle objectif, qu’en fonction du plaisir qu’elle causait à Marc. Est-il permis d’aventurer qu’à cette heure déjà elle accordait moins d’importance et de séduction à sa majesté naturelle ? Qu’elle y percevait mainte faiblesse ? Que, sans d’ailleurs lui préférer aucunement la mode, elle commençait à la tenir pour anachronique ? Ces sentiments flottaient en elle comme de molles vapeurs une minute angoissantes par leur imprévu. Quant à vraiment s’y attacher, elle n’y songeait pas.

Ce ne fut que plus tard qu’ils se condensèrent. Sous l’influence de réflexions d’abord capricieuses, d’abord négligées, puis mûries et qui, bientôt, s’agglutinant, prirent une étrange force, il lui vint le soupçon d’un malentendu par où pouvait se justifier la conduite de Marc. Pensée rassurante, choc terrible ! A la fois, quel délice et quel ébranlement ! Elle s’avisait que les mille soins prodigués par elle à cet enfant d’une étrangère chéri comme un fils n’avaient pas eu nécessairement l’effet désiré de lui faire en toute chose partager ses goûts. Les illusions que, sur ce point, de la meilleure foi, elle avait nourries si longtemps, elle les devait au déploiement d’une autorité constamment rigoureuse et souvent brutale. Affranchi, Marc suivait ses inclinations. Quoi d’étonnant qu’elles le portassent non vers le passé, mais vers les modes et l’esthétique de l’époque présente ? Si Mme Aliscan lui semblait gracieuse, ce n’était pas que son physique l’eût impressionné à lui retirer tout jugement, c’était qu’en elle il appréciait, parfaitement maniés, les artifices par où triomphe la femme d’aujourd’hui. Pleine d’entrain, l’air charmé, se laissant conduire, sous les regards que lui valaient ses heureuses toilettes et sa surprenante légèreté, cette très ancienne jolie personne lui faisait honneur. Il ne manquait, dans les salons du Sémiramis, ni de coquettes autrement fraîches, ni de bonnes danseuses sur lesquelles aurait pu se fixer son choix. Mais peut-être étaient-elles moins richement vêtues, et les tendresses des très jeunes gens, comme celles des sauvages, vont d’instinct aux parures les plus éclatantes.

La déception qu’Hélène subit fut de brève durée. Bientôt, le bonheur l’inonda. Qu’attendait-elle pour ressaisir tous ses avantages et restaurer par son adresse l’empire absolu qu’autrefois, d’un seul mot, elle établissait ? Puisque Marc, entiché d’élégance moderne, y sacrifiait jusqu’aux élans de son naturel qui devaient le pousser vers les femmes aimables, cette élégance, mise en valeur par une de celles-ci, n’aurait-elle pas, comblant ses vœux, pour effet certain de le retenir auprès d’elle ? Pendant huit jours, Hélène vécut dans le ravissement de sentir battre à ses artères une fièvre inconnue. Tout son temps se passait dans les magasins. Avec l’ardeur qu’une fiancée met à son trousseau, elle commandait, assortissait, essayait, réglait, n’ayant au cœur d’autre ambition, de désir plus vif que de transformer sa silhouette. Des fournisseurs jugés timides ou d’un goût médiocre s’entendaient, d’une voix sèche, réclamer leur note et des maisons d’une nouveauté pour elle effarante la voyaient s’introduire dans leur clientèle. Ce que d’abord elle exigeait, c’était une coupe rare et d’être servie rapidement. Elle se jetait dans la dépense sans aucun calcul.

Marc, un matin, la vit paraître au seuil du salon dans un kimono pourpre et gris traversé de dorures d’un bizarre dessin, les pieds chaussés de mules chinoises galonnées d’argent, enfin les cheveux coupés court.

Lorsqu’il eut dominé sa première stupeur :

— Vous ! fit-il d’une voix sourde et toute bouleversée.