Le visiteur lui répondit d’un lent signe de tête. Alors, elle se mit à pleurer.
Marc, justement, était sorti, vingt minutes plus tôt, pour aller prendre une inscription à l’École de Droit. Hélène l’attendit dans les transes. Elle sanglotait, mais souffrait moins de la catastrophe que d’avoir tout à l’heure à la révéler. Dans son esprit, avant elle-même, plus directement, celle-ci frappait et son beau-fils, et ensuite sa fille. L’étendue de la perte, infinie pour elle, n’allait-elle pas déterminer dans ces jeunes natures un désordre animal d’une violence affreuse ? Quand Marc rentra et qu’il la vit le visage en pleurs, ses regards exprimèrent la stupéfaction. Elle le saisit par un poignet, l’attira près d’elle, le baisa fiévreusement à plusieurs reprises.
Dans le flot des paroles qu’elle jetait sans suite, il ne pouvait ni découvrir une raison quelconque, ni parvenir à démêler la cause de sa peine. Enfin, ces mots sonnèrent, distincts : « Ton pauvre papa ! » Ce fut, pour lui, l’évocation, sous un ciel farouche, d’un bâtiment désemparé plongeant dans la mer, de chaloupes s’éloignant à renfort de rames, de son père demeuré le dernier à bord et, sur le point de s’élancer vers un bois flottant, se trouvant aspiré par le tourbillon. Dans l’espace d’une seconde, tout un drame atroce. Lorsqu’il connut la vérité, plus humble et plus sèche, il s’abattit sur sa belle-mère en poussant un cri. Elle le sentait qui, du menton, meurtrissait sa gorge et qui, les doigts à même la peau, non sans lui faire mal, lui pressait les bras nerveusement.
Pourtant, Hélène dut constater qu’il ne pleurait pas. S’étant soustraite avec douceur à sa forte étreinte, elle quitta le salon au bout d’un instant pour avertir Marie-Thérèse qui fondit en larmes et qu’elle consola de son mieux. Puis, traînant la fillette, elle revint vers Marc. Il avait un air morne et désespéré, mais, à vrai dire, plutôt songeur qu’empreint d’émotion, et, sous son front barré de plis, ses yeux restaient secs. « C’est, » pensa-t-elle, « un homme déjà. Comme il se contient ! » Elle était loin de soupçonner que son attitude reflétait strictement sa posture morale et que, gêné de souffrir peu, il sondait son cœur sans y trouver les arguments d’une tendresse blessée.
Des nouvelles plus complètes arrivèrent bientôt. Pendant dix jours, l’appartement fut aussi glacé que si Michel avait dormi son dernier sommeil entre les cloisons d’une des chambres. Tout l’esprit de chacun se tendait vers lui et le silence ne résonnait, à longs intervalles, que de paroles dites par Hélène entre deux soupirs pour vanter ses mérites et ses perfections. Elles touchaient l’âme de Marc sans la pénétrer, comme il advient quand nos oreilles doivent subir d’autrui l’éloge d’une personne étrangère. La pensée de son père l’attristait sans doute et, dans les vues qu’il accordait à son proche futur, il ne pouvait, sans ressentir un honnête regret, méditer sur sa place éternellement vide, mais quelles empreintes relevait-il, dans sa destinée, de cet homme froid, systématique et toujours absent ? Quel lien sa mort inattendue venait-elle de rompre ? On le savait tantôt en route pour Adélaïde et tantôt naviguant sur les mers de Chine, on apprenait, plusieurs semaines après l’événement, que son navire avait souffert sur un point du globe d’une tempête qui l’avait sérieusement secoué, puis il rentrait, collectionnait des potins bretons et repartait pour quatre mois sans verser une larme. Incapable, à son tour, de pleurer sur lui, Marc attribuait le peu d’ampleur de son déchirement au faible éclat des témoignages de sollicitude qu’il avait reçus de son père. D’autres fois, il pensait : « Je dois être un monstre ! »
Ce fut l’idée que, subitement, prit Hélène de lui dans le wagon qui les portait, sous un ciel brumeux, par un jour de novembre étonnamment jaune, vers l’humble coin du Finistère, sans nom sur la carte, où la dépouille du commandant allait reposer. Le corps avait quitté Marseille, traversait la France, progressait vers le lieu de sa sépulture, la jeune femme y songeait dans le recueillement et l’émotion d’imaginer une tombe grande ouverte au point précis d’intersection de leurs deux parcours lui causait une souffrance chaque minute plus vive. Elle leva les paupières et regarda Marc. Il contemplait le paysage du même air tranquille qu’un officier de cavalerie assis à sa gauche et, tout à coup, fit à sa sœur un signe de gaieté en lui montrant des animaux dans un pâturage. Hélène, blessée dans son chagrin, détournait les yeux lorsqu’à la suite d’une réflexion de Marie-Thérèse, elle l’entendit rire presque haut. « Quelle indifférence ! » gémit-elle, « Nous irions en Bretagne pour notre agrément qu’il n’aurait pas dans sa conduite plus de liberté. Plaisante-t-on à la veille d’enterrer son père ? » Assourdie et bercée par le bruit du train, elle concentrait sur ces dix mots son indignation lorsqu’il se fit dans ses pensées comme un déchirement. Une image détestée venait d’y surgir. « Que je suis sotte ! C’est cette coquine ! Il ne voit plus qu’elle. Tout son cœur nous est pris par une intrigante ! » tels furent les traits qui se pressèrent dans l’esprit d’Hélène, tandis qu’avec le port de tête d’une femme outragée elle considérait son beau-fils. Depuis dix jours que l’obsédait la fatale nouvelle, l’incident du baiser donné sur l’épaule lui revenait à la mémoire pour la première fois. Elle fut surprise, mais estima d’un beau caractère et se fit un mérite solidement fondé d’avoir pu l’oublier pendant si longtemps.
Sa propre peine était surtout celle qu’elle s’infligeait. A sans cesse la sentir se gonfler en elle, elle ne doutait, du reste, pas qu’elle ne fût sincère. Peut-être, au pis, admettait-elle qu’un remords certain, en se mêlant à ses regrets, la rendait moins pure. Lorsqu’elle vit, à l’église, Marc, d’ailleurs correct, subir les chants des funérailles, tout près du cercueil, sans vraiment accuser aucun désespoir, il lui parut qu’elle se devait de pleurer pour deux et, fiévreusement, elle rechercha de nouvelles raisons dont se pût grossir son chagrin. Artifice étonnant de puérilité ! Touchant manège d’une pénitente qui poursuit des torts jusqu’aux replis de sa conscience les moins engorgés pour doubler le volume de sa contrition ! De la douceur de son mari, de sa loyauté, de sa confiance et de l’amour qu’il avait pour elle, elle s’appliquait à dégager les traits les plus nets, à les parer d’une intention de délicatesse dont le raffinement l’attendrît, puis s’étudiait et rapprochait de ces témoignages l’abominable ingratitude qu’elle avait montrée. Mais, constamment, elle suspendait cette méditation pour éloigner de son esprit le sujet d’une autre, importune et tenace comme une mauvaise mouche. Même aux accents du Dies Iræ, qu’entonnèrent les chantres avec autant d’incompétence que de détachement, elle ne put se flatter d’une complète fusion dans le souvenir de Michel. Ses pleurs coulaient, dans sa poitrine soufflait une tempête, tout le poids du grand hymne accablait sa nuque et, par éclairs désordonnés, elle revoyait Marc se penchant sur l’épaule de sa vieille danseuse. Elle avait beau se répéter que c’était indigne, l’instant d’après, du fond d’elle-même, ces deux figures liées revenaient traverser la figure du mort. Pour se sentir provisoirement enfin délivrée de cette obsession révoltante, il lui fallut le choc sans nom de la mise en terre. Alors, brisée, elle sanglota. Marc, aussi, pleurait.
De la dizaine d’alliés et proches dans le cœur de qui avait pu retentir la mort de Michel, le plus atteint était sans doute le comte de Kerbrat. Persuadé que sa fille souffrait cruellement, il ne prit que le temps, les obsèques finies, de boucler une vieille malle dont les panneaux jouaient et s’en fut à Paris par le premier train. L’excellent homme voulait qu’Hélène, dans son affliction, retrouvât, au besoin, pour s’y engourdir les bras puissants et délicats qui l’avaient bercée. Son arrivée fut accueillie presque avec transport. La jeune femme, que rongeait une sombre amertume, vit dans son père l’unique personne de son entourage dont l’attachement et la tendresse ne l’eussent pas déçue. Elle se souvint du différend qui, trois mois plus tôt, les avait opposés à l’Amirauté, se repentit de sa violence à cette occasion et se reconnut tous les torts. Le sujet valait-il une si chaude querelle ? Quelle fantaisie l’avait poussée à nier l’évidence en faveur de l’ingrat qu’était son beau-fils ? Que le talent de celui-ci fût ou non goûté, elle ne s’en souciait vraiment plus ! Aussi bien, qu’il fît donc ce qu’il lui plaisait ! Si sa nature était grossière, ses appétits bas, sa personne à son aise dans l’avilissement, après avoir, pour l’amender, tout donné d’elle-même, allait-elle s’épuiser à poursuivre une tâche vouée d’avance à l’échec et au ridicule ? N’était-il pas, pour une jeune femme, de buts plus gracieux que le salut d’un libertin, doublé d’un cœur sec, qui n’était pas même son enfant ? Ces derniers mots, qu’elle se disait pour la première fois sans éveiller dans sa poitrine un regret confus, l’aidaient à prendre son parti d’une situation malgré tout humiliante pour son amour-propre. Ils lui servaient à placer Marc au rang d’un pupille dont les écarts en apparence les plus outrageants manquaient de pointe pour la blesser avec profondeur. Dans les baisers qu’elle lui donnait, et qu’elle voulait froids, dans les regards indifférents qu’elle posait sur lui, leur intervention s’exerçait. Elle qui, jadis, entre leurs goûts et leurs caractères, recherchait fiévreusement des similitudes mettait la même avidité, depuis l’enterrement, à en noter les disparates et les distinctions.
Tant que son père fut auprès d’elle, cette humeur dura. Puis, subitement, demeurée seule, en l’espace d’un jour et à une allure d’invasion, elle sentit revenir toutes ses inquiétudes. Les cours de Droit avaient repris leur cadence normale et, comme d’ailleurs il le faisait l’année précédente, Marc s’absentait matin et soir pour y assister. Hélène, de qui le détachement était surtout dû à l’assurance que le grand deuil suspendait pour lui les plaisirs équivoques du Sémiramis, se mit en tête qu’il profitait de sa liberté pour rencontrer, savait-elle où, Mme Aliscan. Sa présomption ne reposait sur rien d’effectif, mais elle voyait à son beau-fils une figure paisible et se disait que si l’intrigue à peine ébauchée avait été interrompue par les circonstances elle l’aurait bien lu sur ses traits. Deux ou trois fois, elle se promit d’interroger Marc. Mais sa présence lui retirait toute espèce d’audace et, au moment d’articuler une première question, sa langue se glaçait dans sa bouche. Ce qu’elle tenait pour un devoir des plus rigoureux lui causait toute la gêne d’une indiscrétion. Elle redoutait d’être accueillie soit avec froideur, soit, pis encore, avec bravoure et impertinence et sentait bien que le moindre air de désinvolture l’aurait confondue sur-le-champ. Puis, qu’eût-ce été si le jeune homme s’était mis à nier ? Ou ses soupçons, reconnus vains, lui auraient fait honte, ou, faute de preuves, elle aurait dû, sûre d’être abusée, prendre son parti d’un mensonge. Pouvait-on concevoir position plus sotte ?
Pendant qu’ainsi, fiévreuse et lâche, elle tergiversait sans parvenir à se fixer dans une direction, la terrible impatience qui grondait en elle lui inspirait les mille mesures qui soutiennent la crainte et demeurent sans effet sur la certitude. C’était un peu comme une revanche de ses intentions sur son manque total d’énergie. A chaque retour de son beau-fils, lorsqu’il l’embrassait, elle promenait sur sa cravate un regard méfiant, elle s’attardait à respirer son visage tendu, tâchant d’y surprendre une odeur. Mais le nœud d’une cravate peut se rectifier et les parfums ne laissent pas tous une odeur tenace. Un seul moyen, surveiller Marc à travers Paris, aurait donné, songeait Hélène, rapidement naissance à un résultat non douteux. Cependant, elle tremblait à l’examiner. Entre le Marc suivi par elle moins d’un an plus tôt et celui qu’à cette heure il faudrait surprendre, la différence lui paraissait à tel point frappante que c’était comme celle de deux êtres. L’appréhender par une oreille dans le Luxembourg n’avait été, lui semblait-il, qu’exercer un droit, tandis qu’épier résolument ses mœurs d’aujourd’hui excédait, à ses yeux, ses attributions. Dans les moments où l’inquiétude la tourmentait trop, le dessein, malgré tout, cheminait en elle. Sa détresse y puisait un peu d’apaisement, avant qu’un tour de son esprit ne l’eût écrasé, ainsi qu’une ressource interdite.