Il prit une forme inattendue un jour de l’hiver. Hélène, passant, l’après-midi, dans une rue du centre, remarqua, sur un mur, une immense affiche, C’était celle d’une agence de police privée. Des inscriptions y rayonnaient, en caractères bleus, autour de l’image d’une serrure par le trou de laquelle un œil grand ouvert luisait d’un éclat surprenant.

Après avoir machinalement déchiffré les textes, elle commença par écarter comme une infamie la pensée qui, soudain, l’avait traversée. Une femme honnête ne recourt pas à des procédés qui l’obligent à se mettre en étroit contact avec ce qu’une nation compte de plus bas. Même grimés en soutiens de l’ordre établi, les délateurs ne sont-ils pas les voisins des traîtres ? « Plus répugnants que ces derniers, » se disait Hélène, « puisque, dans l’ombre où ils s’agitent, couverts par les lois, ils n’ont pas même à témoigner d’un certain courage. » Mais quel pouvoir de séduction exerçait sur elle la perspective d’être informée des actions de Marc sans se livrer personnellement à l’odieux contrôle qu’elle brûlait, au fond, d’instituer ! Quatre ou cinq jours, elle fit effort pour se dérober à la tentation grandissante. Justement, plusieurs murs se couvraient d’affiches où s’étalaient, crus et perfides, la serrure et l’œil, et toutes les fois que la jeune femme avait à sortir son regard tombait sur quelqu’une. A chaque rencontre, elle se disait que, pour que l’agence pût engager une telle dépense de publicité, il lui fallait avoir déjà un gros train d’affaires, une clientèle considérable et donc bien servie. C’était la preuve que les scrupules qui l’importunaient étaient assez peu partagés. Bientôt, elle-même s’en soucia moins, puis les sentit fondre, le seul obstacle encore dressé devant son envie était l’idée de l’humiliante et vilaine démarche qu’elle serait forcée d’accomplir. Un matin, brusquement, elle se décida. Un vif mépris de sa personne lui pinçait la bouche, tandis qu’un fiacre, au fond duquel elle se tapissait, la menait à l’office de la rue Vignon.

Les bureaux occupaient un étage entier. Hélène, d’abord, fut introduite dans une salle d’attente juste assez grande pour contenir deux fauteuils cannés et que flanquaient symétriquement, à droite et à gauche, trois ou quatre réduits de même dimension. Cette ordonnance lui fit sentir l’abjection du lieu par le souci qu’elle trahissait bien ouvertement d’éviter à chacun le regard d’autrui. Les quatre murs entre lesquels elle était captive lui semblaient contrarier sa respiration. « Quel séjour ! » pensa-t-elle en se retournant. « Cette dégoûtante petite cabine a tout vu du monde, excepté, je suppose, une âme un peu noble ! » Un instant, révoltée, elle voulut s’enfuir, préférant ses alarmes à l’ignominie dont elle paierait la certitude qui lui manquait tant. Mais, déjà, le garçon la priait d’entrer.

Le directeur était un homme de l’air d’un gendarme, avec un nez carré du bout, des sourcils épais, de fortes moustaches, des yeux durs. Pas du tout le visage qu’attendait Hélène. Il la salua d’un signe de tête et la fit asseoir, puis demanda sur un ton bref, poli, mais cassant, bien que le timbre de la voix fut parfaitement doux :

— Quel service, madame, puis-je vous rendre ?

Elle murmura des mots sans suite. Il l’interrompit.

— Vous avez intérêt à tout m’expliquer. Si vous voulez que notre tâche soit rapidement faite, fournissez-nous les renseignements qui nous sont utiles, gardez-vous de jouer sur les mots. Autrement, ce serait une visite perdue. Quantité de personnes qui s’adressent à nous commencent, madame, par nous cacher des points importants, ce qui nous met dans l’embarras, sans profit pour elles. La fois suivante, elles se confessent. Qu’y ont-elles gagné ?

— Rien du tout ! fit Hélène. Vous avez raison.

— Alors, madame, je vous écoute !

Elle parla fort peu. L’autorité de cet homme sec assis à une table où elle pensait ne rencontrer qu’un louche sacristain avait suffi à dissiper momentanément ses plus ombrageuses préventions. Le mouchard, ainsi fait, lui semblait moins vil. De temps à autre, elle s’arrêtait dans son exposé pour réfléchir et s’assurer qu’elle disait bien tout, qu’elle n’omettait rien d’essentiel. Lui, l’écoutait en griffonnant quelquefois des notes.