Rien n’était ambigu dans l’ignoble écrit. Trois jours plus tôt, et la veille même à deux heures moins vingt, Marc s’était dirigé, par telle et telle rue, vers une maison du petit square de Latour-Maubourg. On l’avait vu s’y arrêter au troisième étage et pénétrer chez une dame veuve du nom d’Aliscan. Il en était, chaque fois, sorti peu après quatre heures pour rentrer rue Vaneau par un omnibus. Une personne de confiance, habilement sondée, avait donné pour habituelles, depuis plus d’un mois, ces visites du jeune homme dans l’après-midi. La locataire le recevait en déshabillé. On tenait pour certain qu’elle fût sa maîtresse.
La face d’Hélène, à cet endroit, prit une telle chaleur qu’il lui parut confusément, l’espace d’une seconde, qu’elle allait tomber évanouie. Dans son esprit, le mot : maîtresse, comme dans un ciel noir, s’inscrivait sans relâche en zig-zags de feu et ses oreilles en bourdonnaient jusqu’à la souffrance. Tout à coup, sous son doigt, elle sentit une feuille que retenait une courte épingle à l’avant-dernière dont elle n’avait pas la surface. Les trois plus grandes la lui avaient complètement cachée. Elle fit effort sur sa douleur et put lire ceci :
« Mme A. est âgée de 46 ans. Née Thérèse-Bernadette-Augustine Perroux, elle est la veuve de Charles-Édouard, ancien coulissier, décédé à Paris en 1920. On lui connaît une fille mariée qui habite Bordeaux et un fils, officier sorti de Saint-Cyr, actuellement en garnison à Clermont-Ferrand. L’intéressée passe pour avoir une certaine fortune. Relations bien posées, mais qu’elle cultive peu. A en croire des personnes qui la touchent de près et qui, toutes, paraissent dignes de foi, sa conduite, sans verser dans la galanterie, serait plutôt assez légère, et même dissolue, bien qu’à cette heure le demandé soit son seul amant. Si des détails complémentaires et toutes précisions étaient désirés sur ce point on pourrait entreprendre une nouvelle enquête. »
Les mots : complémentaires, toutes précisions, étaient soulignés par deux fois.
Subitement révoltée par l’odieux rapport :
— De vrais coquins ! se dit Hélène en froissant les feuilles qu’elle serra nerveusement au fond d’un tiroir. Quelle horreur de penser que la loi les couvre ! Ah ! comme une balle de revolver, reprit-elle tout haut, serait bien à sa place dans ces têtes d’espions !
Précisément, à cette minute, Marc frappa chez elle. Il venait la prier de lui rendre un livre et s’arrêta non moins surpris de son expression que de la couleur de son teint.
— Tiens, fit-il, petite mère, comme vous voilà drôle ! Seriez-vous souffrante ?
— Non, dit-elle.
Il insista, mais, sans répondre, elle quitta son siège et, lui mettant entre les mains l’ouvrage demandé, l’invita d’un ton bref à la laisser seule.