Elle ne pouvait, littéralement, supporter sa vue. Il lui inspirait du dégoût. Ses traits si purs lui semblaient suer un vice effroyable. Tantôt sa bouche s’offrant à elle, et tantôt ses yeux, elle frissonnait d’y découvrir au moindre examen mille des signes extérieurs de l’hypocrisie, ou bien certaines de ses paroles la persécutaient et, devinant de quel langage il était capable, elle en détestait l’innocence. Toute la nuit, sa douleur la tint éveillée. Brûlée de fièvre, elle voyait Marc, et à divers âges, occupant, au lieu d’elle, Mme Aliscan. L’horrible femme était pour lui belle-mère et maîtresse. Voici, gamin, qu’elle le grondait et qu’elle le secouait, puis, l’attirant sur sa poitrine, dénudait sa gorge et la lui donnait à baiser. Dieu ! dans ses prunelles, quels éclairs ! Après des mois et des années d’un commerce infâme, elle le renversait sur son lit. Dès lors, l’enfant désemparé, devenu sa proie, ne vivait plus que pour offrir à des chairs sans nom un rafraîchissement perpétuel. A chaque tableau qu’elle se faisait de cette basse débauche, Hélène mêlait son personnage comme celui d’une folle de qui les plaintes et les blasphèmes réjouissaient l’amante sans toucher les entrailles de sa jeune victime. En vain ses cris suppliaient-ils et maudissaient-ils, le couple affreux tournait vers elle des regards cyniques et n’en perdait pas une caresse. Sa poitrine éclatait sous l’indignation, le désespoir de l’impuissance lui tordait les membres, et tout à coup soufflait en elle une horreur plus vive qui la raidissait dans les draps. Un instant, ses yeux secs déchiraient la nuit. Puis, ses pensées prenaient un cours moins extravagant et elle se mettait à pleurer.
Lorsqu’au matin elle revit Marc et qu’il l’embrassa, elle était épuisée, mais beaucoup plus calme. Déjà, le sens de son devoir, maîtrisant ses nerfs, rendait à son cœur l’énergie. Mieux à même de juger la situation, elle reconnut avec sagesse et qu’elle était grave, et, en même temps, que sa douleur l’avait amplifiée. La folie d’un jeune homme, n’est-ce pas chose courante ? Cela vaut-il qu’on s’en émeuve comme d’une catastrophe ? Dans le domaine pathologique, s’effraie-t-on d’un rhume, va-t-on trembler ridiculement pour une simple grippe que quelques soins élémentaires suffisent à combattre ? Puisque Marc n’avait pas cette délicatesse grâce à laquelle certaines natures prennent toujours le pas sur leurs impulsions dégradantes, le mieux était de remédier, sans chercher plus loin, au désordre inquiétant de ses nouvelles mœurs. Aussi bien pouvait-on conserver l’espoir que l’égarement qu’il subissait serait peu durable et qu’une manœuvre assez facile en viendrait à bout.
« Mais par où l’engager ? » se disait Hélène. « Comment agir, dans un temps bref, sur cet imbécile, à la fois discrètement et d’une manière sûre ? » Le procédé le plus direct, une explication, n’effleura même pas sa pensée. Pour rien au monde, elle n’eût voulu paraître avertie. Non seulement sa fierté en aurait souffert, mais le fait même de reprocher une maîtresse à Marc l’aurait choqués dans sa pudeur, sans qu’elle sût pourquoi, comme une formidable indécence. L’unique ressource était d’user de pondération et d’essayer, par une série de timides appels à ses sentiments d’autrefois, d’amener le jeune homme à se confesser. Tâche ingrate et si peu dans ses aptitudes ! Elle n’en avait encore passé qu’un bref examen que déjà, se tâtant, elle s’en effarait et s’y présumait inférieure. Puis, sur la foi de quelle donnée prêtait-elle à Marc le repentir que postulait un tel abandon ? Supposé qu’il en eût ou qu’il lui en vînt, serait-ce avant de longues semaines, maint effort stérile, des alternatives innombrables, qu’un résultat définitif pourrait être acquis ? La jeune femme n’avait pas le courage patient. Moins que jamais dans cette affaire où toute heure perdue lui semblait consacrer un échec plus grave.
Elle relisait avec douleur, pour la vingtième fois, le rapport établi par les détectives lorsqu’un soir, brusquement, une pensée lui vint. Si, pourtant, Marc, fanatisé par sa vieille maîtresse, se faisait illusion sur l’âge de cette femme ? « Ridicule hypothèse ! » se dit-elle d’abord, tant la passion qui l’animait depuis plusieurs jours défigurait dans sa mémoire Mme Aliscan. Il n’aurait pas été besoin d’insister beaucoup pour lui faire déclarer de la meilleure foi que cette personne était boiteuse, ou bossue, ou bigle, — en tout cas, qu’elle eût l’air d’une quinquagénaire, ne faisait pour elle aucun doute. Mais, de romans qui prétendaient à offrir de l’homme une peinture exacte et complète, elle avait retenu qu’en matière galante l’aveuglement sur les défauts les plus manifestes était de règle aussi commune que la confiance même et bientôt le soupçon qu’elle avait formé prit dans son âme, toujours ouverte aux lueurs de l’espoir, une extraordinaire consistance. Un détail, au surplus, l’y affermissait. Marc ignorant que sa maîtresse eût de son mariage deux enfants à cette heure tous deux établis, un élément des plus précieux, d’une valeur unique, lui manquait pour se faire une opinion juste. Rien ne semblait plus indiqué que de l’en instruire. « Si, réellement, j’étais sa mère, » pensait la jeune femme, « hésiterais-je une seconde dans un pareil cas ?… C’est là mon fort. Il saura tout. Je la démasquerai ! » se promit-elle énergiquement lorsqu’elle fut au lit. L’agitation qu’elle éprouvait la tint éveillée. Elle calculait avec bonheur l’effet saisissant que produirait sur la passion de l’écervelé une révélation si formelle.
Cependant, il fallait y trouver prétexte. Des jours durant, l’esprit d’Hélène n’eut d’autre ambition que d’enfermer le renseignement qu’elle voulait fournir dans un fait habilement provoqué par elle et qui pût sembler tout fortuit. Après avoir consciencieusement étudié dix plans, elle tenta, pour finir, d’en dégager un et s’aperçut que le moins fou restait insensé. Mille obstacles empêchaient son exécution. N’allait-il pas jusqu’à prévoir des complicités dans la famille de la personne qu’elle brûlait d’atteindre et son entourage immédiat ? Alors la chance qui rayonnait s’obscurcit d’un coup et, de nouveau, le désespoir s’empara d’Hélène. Cette fois-ci, non plus lâche, mais presque furieux. Se sentant sur la voie d’un succès prochain, elle enrageait d’être arrêtée dans sa progression par un accident matériel. C’était comme si, voyant enfin triompher sa cause d’appétits présomptueux sur un héritage, elle ne pouvait, faute d’un papier, toucher cette fortune. A quoi bon la prudence et les ménagements ? Ce qui n’était qu’une prétention devenant un droit, toute espèce de tactique lui parut indigne et toute précaution dégradante. Payer d’audace, intimider, désarmer sans lutte, telle était la tendance de son caractère et n’était-ce pas la seule méthode vraiment honorable ? Quel égarement l’avait conduite à des tentatives dont elle rougissait aujourd’hui ?
Le principal était pour elle d’en terminer vite. Que ce fût habilement lui importait peu. Le soir même, au dîner, se tournant vers Marc, elle lui dit sans trahir la moindre émotion :
— Tiens ! j’oubliais… C’est pourtant drôle ! Paris n’est pas grand. Tu sais bien, ta danseuse du Sémiramis ?
— Ma danseuse ? fit-il. Quelle danseuse ?
— Voyons, cette blonde… Rappelle-toi donc ! Tu m’as dit son nom.
Il murmura d’un air gêné :