— Ah ! fit Hélène sans témoigner la moindre émotion.
Elle n’en éprouvait, d’ailleurs, pas. Tout au contraire, le sentiment qu’elle n’eût pas avoué mais qui jetait dans sa poitrine un trouble assez vif avait un rythme, une consistance et une chaleur douce qui l’apparentaient au plaisir. Relancé d’une façon plutôt mortifiante, Marc, d’après elle, allait servir à sa vieille maîtresse quelques vérités essentielles. C’était, en somme, un nouveau pas vers le dénouement. S’approchant d’une croisée qu’elle ouvrit un peu et prenant soin de n’exposer de son visage même que ce qu’il fallait pour bien voir, elle aperçut devant la porte un fiacre en station. Quand son beau-fils y fût monté, la voiture partit. Hélène, d’abord, l’accompagna discrètement des yeux sans bouger de l’endroit où elle s’était mise, puis se pencha, fit un effort, la vit disparaître et, tout à coup, prise de faiblesse, les mains molles et moites, se laissa choir dans un fauteuil placé derrière elle avec un sanglot convulsif. Elle ne pouvait, à cette minute, supporter l’idée de Marc assis contre la femme qu’elle abominait dans le cadre intime d’une voiture. Quelle influence allait avoir cette proximité sur ses sentiments immédiats ? Si encore ses manières l’avaient rassurés ! Mais il avait congédié l’homme, un instant plus tôt, sans donner aucun signe de mauvaise humeur et, sous cet air indifférent qu’il prenait si bien, n’était-ce pas fiévreusement qu’il s’était vêtu pour aller retrouver Mme Aliscan ? Hélène était à son côté dans le vestibule. « Positivement, » réfléchit-elle, « il semblait heureux, sa physionomie rayonnait ! » Pour étrangère qu’elle fût restée à la vie des sens, elle s’avisait qu’un désir las peut, chez un jeune être, à la faveur d’une continence trop longtemps gardée, brièvement au moins, reverdir. Et si Marc en était à cette phase critique ? Si, par la suite, à chaque période de ressaisissement, devait, ainsi qu’une chute de grêle au soleil de mars, succéder un retour aussi désastreux ? Cette perspective, dont s’emplissait sa vue intérieure sans qu’elle sût même si, du premier jusqu’aux arrière-plans, elle était en rien justifiée, l’accablait d’épouvante et la révoltait. Brusquement, elle sentit du découragement. L’esprit venait de rompre en elle un fil d’énergie que n’avait pu briser encore la réalité. Mesurés à la tâche qu’elle imaginait, tous les efforts qu’elle pouvait faire lui paraissaient vains. Le seul parti réellement digne, elle s’en rendait compte, aurait été d’abandonner une lutte inégale et d’imiter la soumission de myriades de mères aux débordements de leurs fils. Mais quelque chose d’autrement fort, d’autrement actif, d’autrement capiteux que le raisonnement protestait en elle-même contre cette conduite. Elle avait beau la trouver sage et s’y exciter, elle ne pouvait pas s’y résoudre.
Son abattement s’était accru jusqu’au désespoir lorsque Marc rentra, vers cinq heures. Pour s’en cacher, elle affecta de se montrer dure. C’était chez elle une habitude vieille comme son orgueil que de couvrir les défaillances qui s’y produisaient d’une humeur altière et cassante. Marc était sombre, il parla peu, mangea légèrement et se plaignit d’un mal de tête en allant au lit. Elle se garda d’y témoigner le moindre intérêt.
Le jour suivant, à son réveil, il souffrait encore, et non seulement de cette migraine, mais d’un peu d’angine et d’une courbature générale. La chaleur de ses membres accusait la fièvre. Hélène, venue à son chevet déjà tourmentée, sentit grandir son inquiétude lorsqu’au thermomètre elle constata que le mercure dépassait trente-neuf. Le docteur fut mandé précipitamment. Il accourut, ne cacha pas qu’il était soucieux, ordonna des ventouses et des compresses froides. C’était un homme dont les scrupules sortaient du commun. Il pensait bien n’avoir affaire qu’à une forte grippe, mais pourtant refusait de se prononcer.
La période indécise dura plusieurs jours. Hélène les vécut dans les transes. Dès que s’étaient manifestés des symptômes sérieux, tous les griefs qu’elle nourrissait avaient disparu sans laisser dans son cœur la plus pâle empreinte. Couchée tard dans la nuit et levée à l’aube, elle n’était plus, auprès de Marc, qu’une tendresse ardente et un dévouement sans limite. Malgré le peu de vraisemblance qu’offrait, à son dire, l’hypothèse d’un mal contagieux, le docteur, par prudence, avait exigé qu’elle adoptât, jusqu’à la fin de l’observation, la blouse et la coiffe d’infirmière. Son âme était pure comme ces voiles. Dans les regards méditatifs qu’elle posait sur Marc, rien ne brillait que le désir d’arracher son nom à la fièvre maligne qui le consumait. Lorsqu’à bout d’endurance elle fermait les yeux, c’étaient les mots de typhoïde et de diphtérie, choisis par elle, dans son angoisse, comme les plus sinistres, qui donnaient seuls un aliment à toutes ses pensées. Celles-ci, d’ailleurs, tournaient si vite, la menaient si loin, qu’à peine leur proie, prise d’épouvante, elle se raidissait pour tenter d’échapper à leur sortilège. Il lui fallait absolument un dérivatif. Elle le cherchait dans un peu d’ordre à mettre autour d’elle ou la confection d’une tisane. Marc disait quelquefois qu’il se sentait mieux. Alors, surprise, le cœur gonflé par cette belle aumône d’une reconnaissance de pauvresse, elle saisissait une de ses mains sous la couverture et elle la baisait tendrement.
Les premiers jours, des pneumatiques, des dépêches, des lettres étaient arrivés coup sur coup. La jeune femme, sans les lire, les avait brûlés, et l’on peut croire qu’elle n’avait eu, pour agir ainsi, à user d’aucune réflexion. La maladie de son beau-fils lui donnait des droits que, dans le for de sa conscience, elle estimait justes et tenait toujours pour les siens, mais se fût fait en temps normal un scrupule de prendre. Au surplus, n’était-ce pas une question d’hygiène ? En détruisant avec méthode cet affreux courrier, elle se bornait à observer la conduite d’une mère qui, regardant sous un ombrage dormir son enfant, écarte de lui les moustiques. Nul plaisir de vengeance ou de taquinerie n’avait, chez elle, accompagné ces exécutions. Elle les avait faites sans colère.
Moins d’une semaine après la date des premiers symptômes, l’état de Marc s’améliora, la chaleur décrut, ce qui n’était qu’une forte grippe, s’affirmant comme tel, se mit en devoir d’évoluer, toute raison d’inquiétude disparut enfin. Le docteur triomphait avec modestie. Hélène, brisée par la fatigue et les émotions, mais trop heureuse pour en porter physiquement les traces et, d’ailleurs, vivant sur ses nerfs, présentait une figure de ressuscitée. On arrivait à cette période délicieuse de mars qui, chaque année, vient, blonde et brève, luire comme une dent d’or entre les hivers d’Ile-de-France. Un pâle soleil dégourdissait l’atmosphère des rues. Elle en profita pour sortir.
Ce fut alors que la concierge, un matin, lui dit :
— Il est venu, ces temps derniers, plusieurs fois, une dame demander des nouvelles sans vouloir monter.
— Ah ! fit Hélène avec froideur. Une dame de quel genre ?