Rue Vaneau, sa belle-mère respirait sans bruit. Nulle expression ne rendrait mieux l’effacement d’Hélène qui, de l’angoisse la plus profonde, la plus déchirante, se sentait renaître à l’espoir. Mille indices, jalousement observés par elle, la renseignaient sur le plus gros de l’intime débat qu’elle avait elle-même amorcé. C’était un air méditatif, un accent soucieux, un défaut d’appétit, de la nonchalance. C’était surtout plus d’intérêt témoigné par Marc aux menus faits dont s’alimente la conversation, comme aux événements domestiques. Par un prodige de volonté, elle prenait sur elle pour ne jamais se départir d’un visage aimable et cacher au jeune homme ses vicissitudes. Elle évitait, dans son langage, la moindre impatience.

A la voir constamment d’une charmante humeur, à la sentir qui le laissait ordonner sa vie sans exercer sur sa conduite un contrôle quelconque, lui ne pouvait ni soupçonner qu’il était épié, ni trouver surprenant tel ou tel sourire. Circonstance favorable au succès d’Hélène. Dans la crise d’inquiétude que traversait Marc, un mot suspect, un simple signe aurait pu suffire à l’éloigner d’elle complètement. Ç’aurait été la maladresse qui provoque l’orgueil, vous rend cher l’égarement qu’elle voudrait combattre et vous jette plus avant dans la voie mauvaise. Peu à peu au contraire, il se rapprocha. Trop jeune encore pour triompher par ses seuls moyens de sa déception amoureuse, il lui fallait, dans cette épreuve, à défaut d’un cœur, une épaule sur laquelle il pût s’appuyer. L’abri jugé plus séduisant, reconnu précaire, le rendait à l’abri qu’il savait certain. Auprès d’Hélène, il respirait bien-être et confiance et regagnait son équilibre un instant perdu. C’est la fable éternelle de l’enfant prodigue. Mais l’homme a seul, dans ses erreurs, la simplicité de la conduire naturellement à sa conclusion. Un amour-propre mal compris en dissuade la femme.

Lorsque Hélène, empressée à saisir les traits qui dénonçaient chez son beau-fils le moindre amendement, le vit quitter son air maussade pour s’ouvrir un peu, il lui parut que le désert de son existence recevait un souffle embaumé. L’âpre horizon s’en éclaircit, de vieilles graines germèrent, toute espèce de verdures y naquirent bientôt. Un grand élan de gratitude la porta vers Marc, comme si c’était à sa personne et sur ses instances qu’il commençait à sacrifier son affreuse maîtresse, et tout son être, ordinairement d’une chaleur moins vive, n’eut plus d’autre ambition que de l’épauler. Depuis longtemps, car, même jeune fille, comme nous l’avons vu, elle ne rencontrait nulle traverse sa seule humeur, son seul caprice réglait tout chez elle. Les goûts d’autrui devaient par force épouser les siens et, persuadée qu’en exigeant cette soumission d’eux elle les éclairait sur eux-mêmes, elle se voulait, dans sa maison, maîtresse exclusive. Sans réfléchir, par le seul jeu du désir de plaire, elle s’y effaça derrière Marc. Il en devint le personnage et l’arbitre admis. Quantité d’arrangements conformes à ses vues dont, jusque-là, elle ne s’était un instant souciée que pour refuser d’y souscrire, se trouvèrent faits un peu partout comme par enchantement. Deux lampes chinoises furent installées dans des coins trop nus et certaines tentures remplacées. Il souhaitait plusieurs livres et elle les acquit. Sa cuisinière était une fille sans grande invention pour qui soigner cinq ou six plats, constamment les mêmes, représentait le dernier mot de la variété et qui, lorsque d’une crème au rhum, entremets classique, elle passait d’aventure à une crème au kirsch, se demandait si quelque dieu, caché dans son four, n’allait pas en jaillir pour l’exterminer. Elle se mit sur son dos, puis la congédia dès qu’un essai l’eut assurée que d’aucune manière elle n’obtiendrait rien de cette buse. La nouvelle fut choisie dans les cordons bleus. Le questionnaire qu’à son entrée elle subit d’Hélène se rapportait aux gourmandises que préférait Marc. Lorsque la preuve eut été faite qu’elle y excellait, le surplus de sa science parut négligeable.

Comme sa belle-mère qui, détestant la correspondance, avait réduit progressivement presque à rien la sienne, Marc n’écrivait, pour ainsi dire, jamais aucune lettre et n’en recevait que fort peu. Un soir, pourtant, un pneumatique arriva pour lui. Du modèle azuré que fournit la poste, il ne frappait extérieurement par aucun détail, mais l’écriture qu’on y voyait semblait contrefaite. La jeune femme le nota en l’apercevant. « C’est de cette horreur ! » pensa-t-elle. A l’instant, le dépit lui secoua les nerfs et, saisissant sur le plateau l’insolente dépêche, elle faillit ou l’ouvrir ou la déchirer. Mais, soudain, son humeur prit un cours plus doux. Elle s’avisait que, puisque Marc n’était pas rentré (retenu à l’École, jusque vers six heures, par une conférence importante, avait-il annoncé avant son départ), il fallait inférer de ce télégramme, en premier lieu, que le motif invoqué par lui ne recouvrait aucune raison qu’il ne pût avouer, en second lieu, que sa maîtresse avait dû l’attendre et, sur la fin de la journée, ne l’ayant pas vu, s’était décidée à écrire. Conclusion qui prêtait à un développement. Peu d’apparence que, de sang-froid, sur un seul faux-bond, sans même savoir si quelque rhume ne l’expliquait pas, elle se fût résolue à cette imprudence. C’était plutôt la tentative d’un esprit troublé, le premier trait du désespoir causé dans un cœur par des déceptions successives. L’hypothèse reposait sur un fond sérieux. Hélène s’en fit une certitude dont elle se réjouit.

Une heure plus tard, dans le salon, sous une des grosses lampes, ses sentiments se fortifièrent lorsqu’elle eût vu Marc, après un geste d’impatience vite interrompu, s’emparer de la lettre et la parcourir. Quelle magnifique indifférence exprimaient ses yeux ! Comme on sentait dans le pli dur qu’avait pris sa bouche le commencement d’irritation d’un homme excédé ! Puis, quel regard reçut Hélène, plein de quelle douceur, à la fois timide et confiant, empreint de gêne et d’affection presque au même degré, craintif si l’on veut, mais sans fièvre, quand la dépêche, enfin réduite à une boule menue, eût été distraitement envoyée dans l’âtre ! Quoi de plus éloquent que de pareils signes ? Si elle n’avait appréhendé qu’il ne lût en elle, saisissant Marc par les poignets en manière de jeu, la jeune femme l’aurait embrassé. Son intention se révéla par une moue des lèvres qu’elle sut cacher derrière sa main étendue à temps dans la zone de pénombre où baignait sa face et que son beau-fils ne put voir. A compter de cette heure, elle ne douta plus. Quatre ou cinq pneumatiques arrivèrent encore, puis, coup sur coup, il en vint deux dans la même journée, le second précédant une importante lettre. Hélène suivait avec délices l’agonie morale dont témoignait aussi clairement qu’une kyrielle de plaintes cette surabondance de courrier. Dans une maison qu’assombrissaient les absences de Marc et que, d’ailleurs, sa présence même, trop chèrement acquise, ne devait qu’à peine éclairer, elle voyait se traîner Mme Aliscan avec un air qu’elle supposait d’une couleur tragique chez cette vieille amante sur ses fins. Elle l’entendait successivement gémir et maudire. Elle lui prêtait, la bouche tordue, les yeux pleins d’angoisse, le visage gonflé par les larmes, des prières imprégnées de toute sa passion et que Marc prenait légèrement. Où s’arrêtent les violences d’un cœur déchiré ? La cruauté de son beau-fils lui semblait divine. L’investissant d’un caractère pertinemment faux et d’une bassesse d’âme révoltante, elle lui plaçait entre les dents des injures féroces dont chaque syllabe, frappant au vif cette chair répandue, lui était proprement une délectation. Les plus humaines se contentaient de flétrir son âge et de tourner en dérision ses vaines coquetteries. Les plus folles atteignaient sa maternité.

A l’improviste, un mercredi, cette ardeur tomba. Le déjeuner se terminait, sans raison spéciale, dans une atmosphère de confiance, lorsqu’un chauffeur d’automobile sonna rue Vaneau. La cuisinière parlementa, puis le fit entrer. Il portait un message destiné à Marc et déclara devoir attendre une réponse de lui.

Le billet décacheté et rapidement lu :

— Très bien ! fit le jeune homme. Dites que j’y vais.

Il ajouta pour sa belle-mère :

— Un ami m’attend.