Hélène connaissait son beau-fils. Si, bien souvent, comme on l’a vu, son extrême orgueil négligeait les données de l’observation, l’habitude qu’elle avait de gouverner Marc l’avait instruite avec assez de délicatesse de ses réactions ordinaires. Après la scène dont nous venons d’esquisser les traits, ce qu’elle présumait s’accomplit. L’esprit de Marc, désemparé, battit la campagne et, rapidement, à des plaisirs qui le transportaient, il sentit se mêler un goût d’amertume.

Tout n’était qu’amour-propre et puérilité dans les rapports qu’il avait noués avec sa danseuse. Élégante, elle l’avait d’abord ébloui. Le brillant qu’elle portait à l’annulaire gauche avait plus fait assurément pour le conquérir que sa taille légère et ses yeux. D’autre part, avant même de savoir son nom, et nonobstant son propre manque d’expérience des femmes, il s’était rendu compte qu’il devait lui plaire. C’était sensible à certains rires, à certaines paroles, cela s’avouait par des regards baignés d’émotion qu’il surprenait attentivement fixés sur sa bouche dans les intervalles des répliques. Assez vite, leurs propos s’étaient détendus. Par toute une gamme de libertés qui échauffaient Marc et semblaient divertir leur instigatrice, ils avaient évolué vers la confidence. Entre celle-ci et des aveux, l’étape n’est pas longue. Marc l’avait timidement, mais vivement franchie.

Lorsqu’Hélène l’avait vu, au Sémiramis, toucher des lèvres, auprès du cou, Mme Aliscan, il lui donnait ce gage d’amour pour la seconde fois.

Survenait la mort de son père. C’était pour lui comme le passage d’une de ces nues lourdes qui, trop étroites pour le soleil qu’elles prétendent cacher, voilent à peine une minute sa face éclatante. Elle le frappait dans cette période du premier vertige dont on peut dire qu’il est pour l’être une naissance nouvelle. D’où le peu de chagrin qu’il en avait eu. Avant même de partir pour les funérailles, il adressait à sa danseuse une lettre éplorée où le faire-part, proprement dit, occupait trois lignes et ses sentiments cinq grandes pages. Dès son retour, il dégageait une carte à la poste. Mme Aliscan l’attendait. Elle lui ferait, notifiait-elle, dans un post-scriptum, ses condoléances de vive voix. Ce fut la tête contre le sein de cette femme éprise qu’il les entendit murmurer.

Comment, dès lors, trouver étrange la conduite de Marc ? Si l’homme fait se replie sur sa volupté, l’adolescent prête à la sienne, pourvu qu’elle le flatte, toutes les qualités par surcroît. Or, celui-ci, dans une coquette, goûtait une maîtresse qui s’était mise, dès le début de leurs relations, à le chérir exclusivement et de toutes manières avec une violence éperdue. Le moindre vœu qu’il exprimait revêtait pour elle l’importance d’un désir dont l’amour dépend, et lui, si jeune, encore privé d’expérience en tout, se voyait demander par cette personne mûre des conseils qu’elle suivait sans les discuter. Ses deux visites de chaque semaine faisaient événement. Dans ses mains reposait le bonheur d’un être pour qui l’avouer était toujours la plus douce des joies et le témoigner la grande chose. Mille inventions, si délicates qu’elles émerveillaient, lui rendaient plus touchante cette adoration. C’est vite fait de crier à l’indignité ! Peut-on rester indifférent, lorsque l’âme est fraîche, dans le personnage d’un jeune dieu ?

Puis, si la femme de qui venait cette consécration se montrait en amour d’une exigence folle, avec quelle verve et quelle tendresse, quelle science et quel art elle savait obtenir qu’on la contentât ! En lui prêtant auprès d’Hélène des mœurs assez libres, le rapport de police n’avait pas menti. A toute époque, mais notamment depuis son veuvage, elle avait eu pour objectif le délice d’aimer et pour prétention d’être aimée. Jamais, d’ailleurs, ne tolérant qu’on la prît par jeu, ni ne se donnant par calcul. Jamais, non plus, n’occupant d’elle en même temps deux hommes. Marc s’était présenté dans un interrègne. Depuis cinq mois qu’elle regrettait son dernier amant, nulle occasion de mettre un terme à sa solitude ne s’était offerte à cette femme. Sourdement, elle songeait à s’en inquiéter. Elle qui jamais n’avait senti les atteintes de l’âge, demeurée aussi souple à quarante-six ans qu’elle avait pu l’être à vingt-cinq, n’affrontait plus sans le malaise de l’appréhension l’épreuve quotidienne du miroir. Pour la juger satisfaisante ou même honorable, il lui fallait s’armer parfois d’une grande indulgence. Certains jours, elle cédait au découragement. L’imagine-t-on voyant finir une crise aussi longue sur les aveux les plus timides, l’hommage le plus frais, l’admiration la plus ouverte et la moins hardie qu’elle eût reçue d’un soupirant dans toute sa carrière ? Mesure-t-on la chaleur de la complaisance qu’avait pu mettre, en renaissant, au service de Marc, cette amoureuse prête à verser dans le désespoir ? Si sa nature et la pratique ordinaire du vice avaient fait d’elle une magicienne en matière galante, son enthousiasme à raffiner sur la perfection la rendait supérieure à tout son passé. Il la dévorait, la brûlait. Il la portait à s’épanouir dans l’oubli d’elle-même. Il inspirait à sa passion, lorsqu’elle s’épanchait, certains artifices de génie.

Marc avait eu la sensation d’un éblouissement. Une enfance pure, peu d’émotions dans l’adolescence et, jusqu’à l’heure de cette rencontre, aucune inquiétude, n’est-ce pas tout dire des mille secousses qui peuvent rompre une âme endurant l’assaut d’une telle fièvre ? Les moyens de celle-ci le désemparaient. Rien, au surplus, dans ses principes, n’eût fourni d’obstacle à quelque conquête du plaisir.

Mais sa fierté, bien qu’assez molle, était ombrageuse. Nous l’avons vu précédemment grincer de male rage après la scène de sa surprise dans le Luxembourg. Lorsqu’il reçut de sa belle-mère la révélation sur l’effet de laquelle elle comptait si fort, pas un instant, il ne pensa, quel que fût son trouble, à la soupçonner d’un mensonge. Par nature même, il en croyait Hélène incapable. A quelle fin, secondement, l’aurait-elle commis ? Puis, on eût dit que l’incident rapporté par elle éparpillait dans son esprit de flottantes vapeurs, que tout un nœud de doutes maussades, endormis derrière, s’en trouvait soudain éclairé. Chez Thérèse existait une photographie, celle d’un jeune homme en uniforme de Saint-Cyrien qu’elle lui avait incidemment donné pour son frère. Il savait, à présent, que c’était son fils. A la visite qu’il avait faite dès le jour suivant, un examen de ce portrait, des plus minutieux, était venu le confirmer dans sa certitude. La ressemblance des deux visages était aveuglante.

Marc sentit un malaise lui gagner l’esprit. Ce fut d’abord accidentel et très supportable, comme la douleur que peut causer une dent déchaussée lorsque, par mégarde, on la heurte. Il n’en souffrait qu’après l’amour et jamais longtemps. Puis, la cadence de ces attaques se fit plus fréquente et leur durée même s’amplifia. Elles n’avaient plus pour se produire de ces heures précises où la langueur qui suit la chute de l’exaltation suffisait en partie à les expliquer. A tout propos, et férocement, d’un œil sombre et sec, il recherchait sur sa maîtresse les empreintes de l’âge. Près des paupières, le plus souvent, et autour du cou. Sa naïveté les lui cachait où régnaient les fards, de même qu’aux boucles, adroitement teintes, précieusement coiffées, il voyait l’or sans reconnaître à certaines nuances la triste couleur qu’il couvrait. Mais les deux points où les tissus, plus flétris qu’ailleurs, ne recevaient de l’artifice qu’un modique secours lui gâtaient bien assez Mme Aliscan. Il en vint, auprès d’elle, à compter ses rides.

Bientôt naquit de ce début d’éloignement physique une contrariété d’amour-propre. La liaison qui, dans sa fleur, l’avait tant flatté, sans cause réelle, car, pratiquement, du plus vif au moindre, elle avait conservé tous ses attributs, lui devint un sujet d’humiliation. La même femme lui faisait les mêmes compliments, les mêmes caresses lui témoignaient une idolâtrie que chaque rencontre, on pourrait dire avec assurance que chaque sacrifice accentuait et, justement, c’était des soins ainsi prodigués qu’il tirait la matière de son amertume. Y prenant du plaisir, mais s’en infatuant, il déplorait que des mérites à la taille des siens n’eussent pas trouvé pour les servir une prêtresse plus digne. Cette matrone l’offusquait par ses prétentions. Délicats, passionnés, si variés qu’ils fussent, par les baisers industrieux de sa bouche fanée, elle déshonorait sa jeune peau. « Jolie paire d’amoureux ! » se répétait-il. « Puis, » songeait-il avec humeur, « ici, passe encore, mais, si nous sortions, quel désastre ! Dans la rue, avec elle, de quoi aurais-je l’air ? » Il hésitait, se répondait, traversé d’un doute : « De son gigolo ?… De son fils ?… » Alternative qu’il balançait sans fixer son choix. Les deux vues lui étaient pareillement odieuses.