Mais son beau-fils lui parut sombre et l’esprit tendu. Ce fut assez pour lui faire faire certaines réflexions qui, bientôt, la jetèrent dans une pleine déroute. Puisqu’en somme Marc était complètement guéri, à quelle cause attribuer son humeur maussade si ce n’était à l’inquiétude que lui inspirait le silence absolu de se gourgandine ? « Il est si faible et si facile ! » se disait Hélène. « Reconquis, l’autre jour, après une dispute, il se sera séparé d’elle sur de belles promesses, et aujourd’hui, comme de raison, il trouve surprenant qu’elle ne lui donne pas signe de vie. » Subitement, une pensée qui la fit pâlir : « Mais où avais-je la tête ? Mais suis-je donc folle ? Il est debout, il va sortir, il la reverra ! A ses reproches, elle répondra qu’elle lui a écrit, et alors, moi-même… » Elle tremblait. La légèreté de sa conduite et ses suites probables se présentaient à son esprit pour la première fois. Sous ses yeux éblouis se creusait un gouffre. Marc était devant elle, au bord du divan, et, bien que proche de sa personne, toujours absorbée, à pouvoir de sa place lui toucher l’épaule, elle le voyait à une distance qui lui donnait froid, tant elle sentait se fortifier l’impression cruelle qu’elle ne pourrait plus la réduire. De deux choses l’une, ou, sous le coup de l’indignation, il flétrirait ouvertement son vil procédé, ou, par défaut de caractère, il se contiendrait et le verdict de sa conscience, dans ce dernier cas, ne serait que plus dur et que plus terrible. C’était pour elle, de toute manière, son mépris certain, et sa haine, peut-être, assurée. Pis encore, l’éloignement qui en découlerait lui ferait rechercher Mme Aliscan. « Où descendrai-je ? Que deviendrai-je ? » se disait Hélène, trop femme, au fond, pour ignorer les perfides ressources des vengeances conduites par son sexe. « Lorsque, sachant ce que j’ai fait pour lui soustraire Marc, elle pourra mesurer sa victoire sur moi, quelles inventions n’aura-t-elle pas, rouée comme elle doit l’être, pour consolider cette victoire ? Et quelle défense un peu sérieuse, quelle utile parade serai-je en état d’opposer ? Désormais, se méfiant et me détestant, cet imbécile n’aura d’oreilles que pour ses paroles et ne verra que par ses yeux non seulement moi-même, mais sa propre bassesse dont elle le flattera. Toute sa confiance sera pour elle. Je l’aurai perdu ! »
La jeune femme, jusque-là, s’était possédée. Cette perspective lui fit au cœur une si grande secousse que, se sentant dans l’impuissance de n’en rien trahir, elle sortit du salon et courut chez elle où elle éclata en sanglots. Mais, si sa peine était immense, elle n’était pas tout, il s’y mêlait des éléments de farouche révolte et une question qu’elle se posait d’un accent furieux revenait sans cesse sur ses lèvres. En vertu de quel droit une coquette fanée prétendait-elle arracher Marc à des affections et tramer son malheur comme celui des siens ? Où prenait-elle qu’on dût avoir pour ses vices de vieille le respect que commande un amour normal ? Trop de faiblesse, trop d’indulgence l’avait enhardie. Il était temps de mettre un terme à son effronterie et de lui faire enfin tâter d’une résolution qui la réduirait au silence. Quelle sottise et quelle faute d’avoir tant tardé ! « Je suis une moule ! » se dit Hélène en séchant ses pleurs et en allant à sa toilette se baigner les yeux pour qu’il n’en restât aucune trace. « Marc, après tout, n’est qu’un enfant qui se laisse conduire, c’est avec cette coquine que je m’expliquerai. Si j’avais eu plus d’énergie, » se répétait-elle, « nous n’en serions pas où nous sommes ! » Plus aigu que jamais pour s’être éclipsé, ressuscitait dans ce fier cœur proche du désespoir le goût natif de l’avantage acquis par violence. Un feu sombre anima le regard d’Hélène. A cette minute où la colère refoulait en elle ce qu’il y traînait d’angoissé, si Mme Aliscan s’était trouvée là, elle se serait jetée sur elle comme une femme du peuple. L’empoigner, la secouer, lui porter des coups, la blesser dans cette chair qui convoitait Marc sans mesurer le ridicule de ses illusions l’aurait payée de ses souffrances mieux que mille sarcasmes et plus complètement allégée. « J’éviterai, » pensa-t-elle, « mais qu’elle ne bronche pas ! Au premier mot impertinent, elle reçoit deux gifles !… Et il faudra qu’elle se surveille, » reprit-elle tout haut, « pour se contenir jusqu’au bout, car ce que j’ai à lui servir manque de gracieuseté et je n’y mettrai aucune forme ! » En regardant à côté d’elle une petite pendule, la jeune femme constata qu’elle marquait midi. L’heure du déjeuner approchait. Se pouvait-il qu’elle touchât presque à la délivrance ? Elle se leva, fit sa toilette, se polit les ongles et revêtit avec le soin le plus minutieux la moins éclatante de ses robes.
Le repas lui parut étonnamment bref. De temps en temps, ses beaux yeux verts se posaient sur Marc avec un air de décision teinté d’ironie, mais, redoutant de se trahir, elle battait des cils et se détournait aussitôt. Peu d’instants graves l’avaient laissée dans un pareil calme. Une tiédeur délicieuse lui baignait les membres, et son esprit, loin d’éprouver la moindre inquiétude, s’engourdissait dans un bien-être aussi pénétrant que celui par lequel une douce nuit s’annonce à un organisme épuisé. Ce mol état durait encore, s’était même accru lorsqu’elle se coiffa pour sortir. Assurée des moyens dont elle disposait, elle n’essayait ni de prévoir dans quelle atmosphère s’exécuterait le plan hardi qu’elle avait conçu, ni quelle défense pourrait venir à le contrarier, ni quel tour, en un mot, prendrait l’entretien. Le résultat définitif lui semblait acquis, et c’était le seul point dont elle se souciât. Des circonstances plus ou moins bonnes lui importaient peu.
En quelques minutes, elle fut prête. A peine dehors, elle eut la chance de trouver un fiacre. Profitant de l’aisance que lui donnait l’heure, l’énergumène à tête d’oiseau et pouces d’assassin qui la conduisait brutalement se faisait un devoir de brûler les rues. « Il devine, » songea-t-elle, « que je suis pressée ! » La vitesse l’excitait pour la première fois et sa cervelle enregistrait avec amusement les moindres détails de cette course. Quand la voiture se fut rangée devant la maison, elle descendit et pénétra dans le vestibule sans même jeter sur la façade un rapide coup d’œil. Arrivée au palier du troisième étage, elle reprit haleine et sonna.
La domestique qui vint ouvrir parut hésiter.
— Faites passer, lui dit-elle, cette carte à Madame !
On l’introduisit au salon. C’était une chambre assez spacieuse et parfaitement claire, plutôt meublée avec le goût qu’une femme de vingt ans peut répandre aujourd’hui dans un intérieur qu’avec celui d’une personne mûre, bourgeoisement mariée et déjà enrichie par des héritages. Trop de tentures, trop de coussins, sur des sièges trop bas, de guéridons, de chinoiseries et de lampes énormes y compensaient la pénurie de pièces d’un bon style. Le souci de la mode s’y accusait trop. Une poupée dormait dans un coin. L’idée que Marc, à son insu, depuis plusieurs mois, venait ici régulièrement, et qu’il s’y plaisait, qu’il y respirait comme chez lui, qu’entre ce cadre et sa personne existait un lien, agit d’abord de telle façon sur les nerfs d’Hélène qu’elle sentit les pleurs la gagner. Pour les combattre, elle fit appel à toute sa raison. Cette première émotion un peu dissipée, comme elle regardait autour d’elle, une diversion lui fut donnée par des poissons roses dont elle suivit quelques instants les évolutions à travers la paroi d’une jatte de cristal. Pareil objet, dans un salon lui sembla grotesque. Elle sourit de pitié et se trouva mieux.
Mais Mme Aliscan ne paraissait pas. Dans l’appartement, aucun bruit. « Ou elle a peur, » se dit Hélène qui s’impatientait, « ou bien elle est à sa toilette, devant ses crayons et elle se refait une beauté. A son âge, une visite que l’on n’attend pas est toujours, je suppose, une mauvaise surprise ! » Quelques minutes passèrent encore. « C’est plutôt la peur ! » Subitement, une pensée qui la terrifia : « Et si elle s’esquivait ? Si elle filait ? Moi dans cette pièce, elle dans la rue, serais-je assez jouée ! En admettant que, d’où je suis, on entende la porte, l’escalier de service est toujours ouvert ! » Tourmentée du besoin d’éclaircir ses craintes, elle fit deux pas vers le bouton d’un timbre électrique, se disposant à réclamer Mme Aliscan. A cet instant même, elle entrait.
Les deux femmes se saluèrent d’un signe de la tête. Puis Hélène dit, avec l’accent rigoureusement froid qu’elle réservait ordinairement à ses domestiques :
— J’espère, madame, si ma visite vous étonne un peu, qu’elle n’a pas le pouvoir de vous intriguer.