Elle se disposait à sortir. Comme elle avait encore un pied dans l’appartement, Mme Aliscan l’arrêta.
Ses beaux yeux répandaient une étrange lueur.
— Puisque, fit-elle, nous sommes deux mères, écoutez ceci… dont j’étais sûre, prononça-t-elle avec désespoir, et que m’a confirmé notre affreuse rencontre. Ce n’est pas comme un fils que vous aimez Marc ! C’est autrement… Tout autrement… Regardez en vous…
Elle fit entendre un long soupir.
— Madame, je vous plains !
X
Hélène riait dans l’escalier, qu’elle descendait vite, tant elle était pressée de fuir cette maudite maison, et elle rit encore dans la rue. Quelle impression de soulagement ! Quelle détente physique ! Victorieuse, apaisée, l’esprit libre enfin, comme, à présent, elle mesurait les difficultés que son entreprise comportait ! Quelle ivresse d’y penser dans la réussite ! Puis, l’invention de cette vieille femme la réjouissait tant ! Une bouffonnerie à ce point folle, elle éprise de Marc, c’était de quoi, positivement, lui tirer des larmes toutes les fois que demain et jusqu’à sa mort il lui adviendrait d’y songer ! Fallait-il que le vice eût l’agonie dure pour, à l’instant de renoncer, brandir une telle arme ! Où la rage impuissante ne descend-elle pas ? « Elle aurait pu tout aussi bien, » se disait Hélène, « m’accuser d’un meurtre ou d’un vol ! Ce qui n’empêche, » reprenait-elle, « qu’elle est allée loin et qu’une bonne gifle aurait été parfaitement placée sur sa vilaine bouche de sorcière. Je crois vraiment que j’ai eu tort de lui en faire grâce ! »
Ce regret lui donnant un peu d’amertume, elle recourut pour le combattre à des arguments dont l’insuffisance la surprit, puis voulut oublier l’injurieux propos. Mais sa mémoire lui présentait avec insistance l’étrange regard qu’on avait eu en le proférant et ses oreilles, comme si la voix résonnait en elle, tintaient encore des propres mots qui l’avaient formé. Soudain, de même que dans un air connu de longue date et jugé sévèrement ou dédaigneusement, à l’improviste, un trait nous frappe comme assez curieux, le « dont j’étais sûre » l’intrigua. « Sûre de quoi ? » se dit-elle, et elle réfléchit. « De cette horreur, c’est évident, (faut-il qu’elle soit folle !) mais d’où venait une certitude d’un pareil calibre et comment l’y ai-je confirmée ? Aurais-je eu, par hasard, une phrase équivoque ? » Elle rechercha sans rien trouver qui la compromît que le ton vif et chaleureux de sa discussion. « C’est donc mon accent ! » reprit-elle. « Cette éhontée pensait sans doute qu’on réclame un fils avec autant de politesse qu’un objet perdu. Oui, j’y ai mis de la hauteur et de la passion, je lui ai dit sans ménagements de dures vérités, mais toutes les mères chez qui le vice n’a pas tué l’esprit auraient fait de même à ma place. Si elles deviennent rares, il en reste ! Ce doit être cela qu’elle ne comprend pas. » L’explication qu’elle découvrait lui parut si juste que son souci, provisoirement, en fut dissipé. Le joli temps, les trottoirs secs lui donnaient des jambes. Sa rapide victoire la grisait. Elle appartint sans nulle réserve à son contentement.
Mais, dès qu’elle fut rentrée chez elle et qu’elle revit Marc, l’étrange malaise la ressaisit, plus aigu cette fois, déterminant dans sa caresse une hésitation lorsqu’elle embrassa son beau-fils. On aurait dit qu’elle se livrait à un acte impur. Quels ne furent pas son étonnement et son déchirement lorsqu’elle sentit un plaisir fou lui monter au cœur à la pensée que, désormais, sur cette joue si fraîche, ne frémiraient plus certaines lèvres ! Elle avait beau vouloir calmer une exaltation que la semence jetée en elle trois quarts d’heure plus tôt lui faisait trouver peu décente, c’était vraiment, dans sa poitrine, un chant d’allégresse qui, sous l’effort qu’elle déployait pour l’y étouffer, multipliait à l’infini ses variations et retentissait largement. Marc, écrasé dans un fauteuil, une main sur les yeux, paraissait toujours morne et méditatif. Pourquoi, dès lors, au lieu d’avoir cette contrariété qui, le matin, l’avait poussée à fuir sa présence et fait sangloter dans sa chambre, éprouvait-elle en l’observant une espèce de joie ? Si, réellement, dans son dépit, son intervention, rien n’était équivoque, ou du moins suspect, par quel effet, n’ayant rempli qu’un devoir de mère, découvrait-elle au résultat qu’elle avait acquis l’enivrante odeur d’une vengeance ? Comme elle allait s’en tourmenter, elle se rassura. « C’est assez normal ! » pensa-t-elle. « Je manquerais de caractère et vaudrais bien peu si le tort spirituel qu’elle a fait à Marc me laissait sans rancune contre cette coquine. La confusion qu’elle a subie me donne du plaisir, et pas du tout la sombre humeur où Marc est plongé ! » Pour s’en convaincre, elle fit retour sur le sentiment qui avait manqué l’émouvoir, comme, au physique, on tâte un mal avec insistance par désir de connaître où il retentit. Voyons, c’était clair ! Aucun doute ! « A la fin, » conclut-elle, « je deviens idiote ! Vais-je m’occuper des inventions d’une femme folle de rage, lorsque j’ai pour moi ma conscience ? » Elle arrêta sur son beau-fils un regard oblique dont la rigueur n’était mêlée d’aucune compassion. Puis elle quitta la pièce commune pour gagner sa chambre où, soigneusement, elle mit de l’ordre et compta du linge, se croyant enfin l’esprit libre.
Mais l’inquiétude, au fond d’elle-même, renaissait sans cesse et, sans cesse, les paroles qui l’avaient causée revenaient l’obliger à jeter une flamme. Au bout d’une heure, d’abord un livre, un ouvrage ensuite, qu’elle avait pris pour se distraire et maniés sans goût, reposaient auprès d’elle sur un guéridon et, renversée dans son fauteuil, les paupières mi-closes, une extrême lassitude lui pesant aux membres, elle s’enfonçait et se perdait dans des réflexions d’une mélancolie accablante. Tout le travail que son esprit s’était assigné consistait à trouver dans ces derniers mois de quoi fournir un démenti à l’accusation qui, décidément, l’obsédait. Où le prendre ? Il était, peut-on dire, partout et, en même temps, ne se montrait, si l’on veut, nulle part ! Sourdement ébranlée dans son assurance, elle commençait à exercer sur ses moindres actes cette critique soupçonneuse et décourageante qui, bien plutôt qu’elle n’étudie, recrée ou transforme. Aucune des vues rétrospectives qu’elle souhaitait d’elle-même n’avait proprement de netteté. Toutes baignaient dans la plus irritante des brumes. Au Luxembourg, un an plus tôt, pour prendre un exemple, elle avait fait, et de quel cœur, cette sortie furieuse. Était-ce par simple indignation ou par jalousie ? Elle tançait Marc, punissait Marc, le voyait bouder, lui rendait alors toutes ses grâces, comment savoir si la raison dictait cette clémence ou si autre chose l’inspirait ? En décidant de le distraire, avait-elle péché ? Elle s’y était plu, était-ce mal ? Plus elle donnait de son esprit à toutes ces questions, plus elle sentait comme une conscience peut être au supplice lorsqu’on s’évertue à l’y mettre. « Jeu stupide ! » finit-elle par lancer tout haut. « Réussit-on, devant la neige, même en s’appliquant, à se persuader qu’elle est noire ? »