Mais, tout à coup, elle tressaillit. Ses paupières battirent. Un long moment, elle oublia sa respiration, comme sous l’effet du saisissement que produit un choc. Promenés autour d’elle avec détachement, ses yeux venaient de rencontrer, sur une étagère, la seule image de son mari qu’elle eût dans sa chambre. Alors, comme si, de ce portrait, jaillissait, aigu, l’argument jusque-là recherché en vain, une épouvante inexprimable et qui fit tache d’huile s’empara d’Hélène effondrée. Qu’on se figure une somnambule reprenant ses sens pour voir briller dans sa main droite la lame d’un poignard et pour buter, l’instant d’après, sur le corps d’un homme. Quelle surprise et quel cri d’incrédulité ! Quelle chute, ensuite, de la stupeur dans le désespoir ! Quelle déchirante malédiction jetée par une folle à tel fond trouble et passionné qu’elle se prête soudain ! Comme elle se sonde, comme elle se presse, comme elle se torture pour éclaircir l’obscurité qui baignait son âme lorsqu’elle a commis son forfait ! Dans les minutes qui précédèrent le retour d’Hélène à une apparence de sang-froid, ces réactions, qu’elle subit toutes, lui brisèrent l’esprit, comme si, vraiment, le pire des crimes ou la pire des hontes justifiait de leur part tous les paroxysmes. Assez vite, sous les pleurs, cet excès tomba. Mais pour ouvrir à la pensée quelle atroce carrière ! D’un phénomène longtemps jugé d’éloignement physique sans complication d’aucune sorte, se dégageait expressément un sens effroyable. La vérité prenait, au jour, la face de l’inceste. Non, Michel, en trois mois, n’avait pas changé ! Si, brusquement, à l’indulgence envers sa personne (on peut même dire à cet oubli que donne l’habitude), le dégoût le plus vif avait succédé, c’était que Marc, à la faveur de l’adolescence, s’était saisi, dans un cœur vide, d’une place importante. Et fallait-il que ce cœur-là fût aveugle et sourd ! Mille traits auraient dû l’avertir. De relâchement, d’admiration, d’intérêt, d’orgueil, à l’examen le plus rapide, ils se distinguaient. Peut-être, hélas ! tandis qu’au bal, secrètement maudite, votre bouche surprenait par son amertume, méditiez-vous douloureusement sur votre abandon, trop honnête visage de Michel ! Mêmes yeux, front glacé, vous cherchiez vos torts ! Comment sentir celui d’avoir, près d’une femme indigne, placé naguère, avec confiance, un fils trop charmant ? Plus perspicace, lisant en elle, éprouvant leurs nœuds, eussiez-vous cru qu’elle le formait à sa propre image pour pouvoir, un jour, l’adorer ? O détours hypocrites d’une concupiscence ! Comme elle se voile, comme, soigneusement, elle efface ses pas ! L’esprit d’Hélène tâtait une cause aussi nette que forte, puis stupéfait qu’elle se trahît sans s’être annoncée, hésitait encore à l’admettre. Tant de signes concordants l’emplissaient d’angoisse, mais n’était-ce pas son inquiétude et son déchirement qui les imputaient à l’amour ? « Non ! » jetait puissamment une voix intérieure. Lorsqu’en nous la conscience fait jaillir son cri, bientôt nos doutes, intimidés, vacillent et s’éteignent, comme le chant d’un poltron dans l’obscurité. Hélène, en proie, par intervalles, au murmure des siens, frissonnait alors même de sa certitude et ressentait pour sa personne une horreur si grande qu’elle se reprochait d’être en vie. Dans un élan de contrition, dès ses premières larmes, elle avait pris sur l’étagère l’image de Michel. Plusieurs fois par minute, elle la contemplait. Un long baiser désespéré suivait chaque regard et, puérilement, la langue en pointe, elle posait ses lèvres à l’endroit même où se marquaient celles de l’effigie, pour mieux faire amende honorable. A cette figure déjà fanée, jaunie par le temps, elle adressait avec passion des mots bien plus doux que les plus doux qu’eussent reçus d’elle, aux plus belles des heures, les grandes oreilles inexpressives qu’on y voyait poindre. Son index en lissait légèrement les traits. Elle finissait, à force d’âme et de recueillement, par lui découvrir une noblesse. Elle lui criait son désespoir, lui jurait sa foi et implorait d’elle son pardon.

Ces transports de chagrin durèrent jusqu’au soir. Quand arriva l’heure du dîner, elle se mit au lit. Elle avait, fit-elle dire, une migraine affreuse et défendait absolument que, sous nul prétexte, on vînt la troubler dans sa chambre. Allongée, yeux ouverts, au cœur des ténèbres, elle continua de méditer sur son infamie, mais avec la résignation de qui a tout vu et ne saurait, en conséquence, ni vraiment s’instruire, ni s’offusquer outrancièrement d’un détail nouveau. Ce qui la surprenait de plus en plus, c’était la paix ou, pour mieux dire, l’ignorance totale dans laquelle, jusque-là, elle avait vécu. En admettant que le séjour à l’Amirauté, la scène violente avec son père, mille indices plus vagues se fussent produits sans lui causer nulle espèce d’alarme, se pouvait-il que ses faiblesses du dernier automne ne l’eussent pas, au moins, tourmentée ? N’étaient-elles pas en désaccord avec toute sa vie ? Manquaient-elles de suite, d’étendue ? Jusqu’à ses modes abandonnées pour complaire à Marc ! Puis, souffrait-on de jalousie sans savoir de quoi, et n’était-ce pas d’une jalousie caractérisée qu’elle avait souffert si longtemps ? Dévorée de ses flammes avant son veuvage, elle la sentait brûler son cœur, sans pouvoir la vaincre, à l’enterrement même de Michel, la subissait à toute minute, la traînait partout et lui cédait dans sa démarche à l’Agence Privée comme dans sa visite d’aujourd’hui. Lorsqu’elle songeait aux témoignages prodigués par elle de cette passion que son objet rendait monstrueuse, elle redoutait que son beau-fils, en les observant, ne les eût qualifiés comme ils devaient l’être, tant, à cette heure, ils la frappaient et lui semblaient clairs. Alors, sa honte croissait soudain dans une telle mesure qu’elle cachait sa tête sous son drap. Jusqu’au moment où le sommeil finit par la prendre, elle vécut traversée de cette crainte affreuse comme les élancements d’une colique, se demandant ce qu’elle ferait le matin suivant si, trop lasse ou trop molle pour dompter ses nerfs, elle manquait du courage de rencontrer Marc.

Reposée, elle le vit sans appréhension. Un examen plus méthodique, fait d’une tête plus froide, avait suffi, dès son réveil, à lui persuader qu’elle s’était émue gratuitement. A quel degré, presque infernal, de la corruption supposait-elle donc son beau-fils pour lui avoir jamais prêté pareille conjecture ? D’un si bas égarement, elle se méprisa. Mais, déchargée de son angoisse, elle se sentit libre, un peu, vraiment, comme si ce trouble était sa faute même. Les plus pressants de ses remords avaient disparu. Sa pensée aurait pu se traduire ainsi : « J’ai pour Marc un amour réputé coupable, mais dès l’instant qu’il n’en sait rien, que j’en souffre seule, si je préfère cette souffrance-là à la quiétude, je suis bien maîtresse de l’aimer ! » Elle se grisa jusqu’au vertige de ce raisonnement. Grâce à lui, elle pouvait considérer Marc sous un aspect de sa personne tout nouveau pour elle et qui lui sembla délicieux. Dans le visage qu’elle admirait, les organes des sens, séparés des fonctions qu’ils accomplissaient, prirent cette valeur d’ornements purs, d’inutiles merveilles que prête aux traits dont elle s’enchante une passion totale. Aucun désir proprement dit n’agitait Hélène, mais le bonheur de contempler son charmant pupille la rendait légère comme l’oiseau. Rien d’amer n’existait lorsqu’il était là. De son absence momentanée provenait toute ombre et de sa présence toute clarté. « Innocente folie ! » pensa-t-elle. Au moindre mot que lançait Marc, elle se pâmait d’aise.

Cet état fortuné dura plusieurs jours. Quelques symptômes de soulagement notés avec joie dans l’attitude de son beau-fils pendant cette période eurent pour effet et d’endurcir la confiance d’Hélène, et d’imprégner ses sentiments d’une plus vive chaleur en lui montrant Marc plus proche d’elle. Mais, un matin, elle lui trouva la figure couverte et le sut retombé dans son humeur noire. Ce fut assez pour lui causer une peine effroyable. Elle avait beau voir dans cette crise la preuve la plus nette que Mme Aliscan n’avait pas faibli, de cette pensée ne lui venait, bien qu’elle lui fût douce, que le plus médiocre apaisement. Le sourire disparu lui manquait par trop. Comment, hélas ! le faire renaître et le faire durer ? Il eût fallu pouvoir tromper l’inquiétude de Marc par des plaisirs que le grand deuil leur interdisait. Hélène, cédant à sa passion, l’aurait fait sans doute, mais elle craignit de se sentir sévèrement jugée si, par malheur, elle offensait dans l’âme du jeune homme la mémoire trop fraîche de son père. Un voyage ? C’eût été une sérieuse dépense. Puis, quel motif, en cette saison, l’aurait justifié ? « Laissons faire le temps ! » conclut-elle. Chaque journée lui semblait d’une longueur affreuse et ses nuits s’écoulaient dans l’agitation.

Marc, cependant, ne vivait pas des heures moins troublées. Aussitôt terminée sa convalescence, il avait fiévreusement griffonné dix pages pour demander à sa maîtresse des nouvelles, un mot, son silence l’étonnant et le tourmentant. Aucune réponse n’étant venue à cette première lettre, il l’avait appuyée d’une seconde, plus courte. Des télégrammes étaient ensuite partis l’un sur l’autre. Après trois jours de ce manège, fou d’incertitude, tremblant d’apprendre une maladie ou une mort subite, il s’était présenté à l’appartement. La domestique lui avait dit qu’on n’était pas là, remis en même temps une enveloppe.

C’était, en cinq lignes, son congé. Sans une syllabe d’explication, ni même une tendresse. Le sec avis d’un dégagement jugé raisonnable. Rien qui permît de soupçonner les souffrances, les pleurs du feu desquels était sortie cette formule glacée, minutieusement remise au point, patiemment réduite jusqu’à la dernière concision. D’abord frappé d’un saisissement facile à comprendre, Marc avait dû relire ce texte à plusieurs reprises avant d’être sûr d’y voir clair. Puis, il était, sur le trottoir, resté confondu. Sauf de rares cas, le jeune amant d’une femme déjà mûre n’imagine pas un seul instant qu’elle puisse le tromper. Il sait trop à quel point il est tout pour elle. Certains accents qu’il n’entendra que d’une bouche flétrie, déjà son cœur, par un instinct singulièrement fort, l’avertit qu’ils expriment quelque chose d’unique. A mille lieues du motif de cet abandon, Marc avait fait, séance tenante, plusieurs conjectures sans en trouver une d’acceptable. La plus sensée, à l’examen, s’en allait en poudre. De nouveau, le soir même, il avait écrit. Mais, redoutant une défaillance de sa volonté, la pauvre femme qu’il implorait n’ouvrait plus ses lettres et sa chaleur, son désespoir étaient restés vains.

En lui, du coup, s’était produite et consolidée une révolution surprenante. Il n’avait plus pour sa maîtresse, depuis fort longtemps, qu’un désir traversé par des répulsions. S’il l’avait recherchée aussitôt guéri, c’était par suite moins d’une langueur ou d’une inquiétude que d’un vif dépit d’amour-propre. Brusquement, privé d’elle, il s’était rongé. Pour sa tête et son cœur pareillement fiévreux, rien, dans la ville où respirait Mme Aliscan, n’avait plus compté que cette femme. Les grands reproches qu’il lui faisait s’étaient évanouis. Occupant sa mémoire sans rivalité, peu à peu revêtue par sa convoitise jusque des grâces qu’en déclinant la jeunesse emporte, elle s’était mise à rayonner sur son existence comme la figure même de l’amour. Et de quels gémissements il la poursuivait ! Plein de quels remords, de quel feu ! A la pensée qu’il l’avait eue et l’avait perdue, l’indignation le transportait non seulement contre elle, mais contre lui qui, de guerre lasse, s’était convaincu que sa froideur était la cause de son abandon. Se pouvait-il que, par sa faute, la plus belle des chances se fût gâtée jusqu’à finir dans cette catastrophe ? Nuit et jour, dormant peu, ne mangeant qu’à peine, influencé par le chagrin au point d’en maigrir, il recherchait passionnément, mais sans résultat, le moyen de fléchir Mme Aliscan. Toutes les puissances de persuasion dont il disposait, il les avait mises dans ses lettres. Devant elle, trop ému, il aurait tremblé. L’adolescence n’a pas encore cet œil audacieux qui, d’un ensemble examiné d’événements contraires, dégage le succès d’une manœuvre. L’unique façon que connût Marc d’obtenir une grâce était d’aller avec tendresse la solliciter en donnant l’assurance de sa contrition. Sa belle-mère, autrefois, l’y avait rompu. Mais, pour user de cette ressource envers sa maîtresse, encore eût-il au moins fallu qu’il la vît chez elle et l’idée même d’y parvenir en forçant sa porte ne l’avait jamais effleuré.

Chaque matin ajoutait à son désespoir. C’est qu’avec lui ressuscitait, pour mourir bientôt, l’agitation liée dans les âmes que torture l’attente au premier passage du facteur. Ce feu tombé, son jeune visage légèrement défait regagnait à l’instant toute son amertume. En constatant que sa douleur persistait ainsi, Hélène fut prise d’une inquiétude à ce point violente qu’elle détesta comme un conseil de sa nonchalance le propos d’inaction qu’elle avait formé. N’avait-elle pas d’autres moyens d’intéresser Marc que les frivoles divertissements de la vie mondaine ? A quoi donc lui servait son intelligence ? Témoignait-il si peu d’amour des choses de l’esprit qu’elles ne pussent être utilisées comme dérivatif ? L’entourer, le chérir dans son abattement, telle était la méthode à mettre en pratique, au lieu de celle qui consistait à s’en détourner, comme le ferait d’une plaie du corps qui lui répugne trop quelque négligente infirmière. Sans hésiter, bien que d’abord elle eût à se vaincre, ni se laisser décourager par la maussaderie, elle commença d’exécuter une de ces approches dont on dirait, à voir les femmes les mener à bien, qu’elles sont pourvues d’un sixième sens ou disposent d’antennes. Toute minute opportune lui devint précieuse. A la douceur de caractère qui lui manquait tant, une espèce de génie vint se substituer. Elle ne songeait qu’à baigner Marc dans son affection.

Il en éprouva du bien-être. Assez d’empire avait jadis rayonné sur lui de cette belle-mère intransigeante et parfois hautaine pour que, toujours, dans une mesure plus ou moins sensible, il goûtât les faveurs qu’elle lui accordait. Sa solitude était, du reste, une des grandes raisons du ravage que la peine avait fait en lui. En le privant de camarades par tendresse jalouse, Hélène avait, sans le vouloir, rendue ombrageuse une âme ni plus mélancolique, ni plus lâche qu’une autre, mais assurément susceptible. Il vivait trop, ordinairement, replié sur soi. Entouré d’habiles attentions, on put le voir qui s’entrouvrait, comme, vingt mois plus tôt, quand le souci de le former intellectuellement avait occupé sa belle-mère, bien que, sans doute, avec un zèle et une franchise moindres. Quelquefois, sa disgrâce le tourmentait trop. Alors, blessé par l’enjouement d’une sollicitude qui n’en pouvait faire aucun cas, il n’était pas sans témoigner des caprices d’humeur. Mais ces derniers étaient, en somme, relativement rares. Son attitude la plus courante, à défaut d’entrain, respirait la douceur et la complaisance.

Hélène avait le cœur trop lourd pour demander plus. Un clin d’œil, un sourire, une curiosité, un simple mot qui sonnât clair et parût senti la payait largement du plus grand effort. Elle en tirait la certitude du retour de Marc à son insouciance d’autrefois. Le plus souvent, leurs entretiens naissaient d’une lecture, ou bien alors d’une anecdote que puisait Hélène dans son existence de jeune fille. En tâtant son beau-fils pour le mieux manier, elle avait remarqué qu’il s’intéressait à cette figure depuis longtemps évanouie d’elle-même, comme il l’eût fait, si le conteur avait su s’y prendre, à quelque chronique d’un autre âge. Les petites mœurs d’une petite ville pleine de traditions avaient pour lui le même piquant et la même saveur qu’un récit de la vie au XIVe siècle. Or, Hélène, sur ce point, ne tarissait pas. On l’eût surprise en lui disant qu’elle s’y passionnait, s’ouvrant à Marc comme une jeune femme folle de son mari, qui veut lui montrer tout son cœur. Ambitieuse moins de plaire que de persuader et, principalement, d’attendrir, sa voix prenait de ces notes graves mêlées de fraîcheur qui rendent vivantes et pathétiques nos vieilles émotions. Sans choix, sans ordre, au gré des chances, n’en perdant pas une, elle livrait ainsi toutes les siennes : ses sympathies, ses répulsions, ses plaisirs, ses rêves, et tels débris de souvenirs secrètement gardés, dont beaucoup la frappaient comme des découvertes.