Ce fut un soir qu’elle fut saisie d’un désir atroce. Marc était auprès d’elle sur le grand sofa. Par un caprice de leurs postures, leurs jambes se touchaient, et tout en eux favorisait presque au même degré cette intimité d’attitude. Jamais encore, depuis qu’armée d’une brûlante patience elle s’était consacrée à son soulagement, Hélène n’avait senti si proche l’âme de son beau-fils. Un bouillonnement d’hésitation semblait y frémir. Elle allait verser dans la sienne. On aurait dit qu’entre les deux, pour les séparer, il n’existait plus qu’une membrane. Folle de joie, sûre de vaincre, elle s’y attaquait. Tous ses efforts se concentrèrent sans pouvoir la rompre. En même temps lui venait l’impression très nette que, pour finir par triompher de ce frêle obstacle, elle manquait du moyen qu’il aurait fallu. Singulière défense ! Qu’inventer ? Les yeux de Marc étaient empreints d’une riante chaleur, mais leur clarté ne rayonnait qu’à travers un voile, comme celle d’une eau que couvre encore la brume du matin. Subitement, une secousse, et la certitude : « Ce qui m’intrigue s’évanouirait en moins d’une seconde si je le baisais sur la bouche ! » La rougeur de la honte envahit Hélène. Elle se leva, comme sous l’action d’une pointe de couteau, puis, retrouvant assez d’empire pour dompter ses nerfs, fit l’effort de s’asseoir sur une chaise voisine.

Aucune peinture ne rendrait bien la nuit qu’elle passa. Suppliciée, peut-on dire, et de toutes manières. Jusque-là, ses alarmes avaient été vives, mais elle n’avait considéré dans son affreux mal qu’un accident qui, de lui-même, guérirait un jour. A la faveur de la pensée qu’elle venait d’avoir, elle en découvrit l’étendue. Ses regards s’y perdirent sans en voir le fond et, qui pis est, elle en vint vite à l’imaginer brusquement converti en infâmes délices. De la minute où son esprit, battant la campagne, rencontra ce piège monstrueux, où, l’ayant reconnu, il s’y engagea, ce qui, d’abord, n’avait été qu’une torture morale se compliqua de telles épreuves qu’à les endurer elle criait son effroi plus que son plaisir. Sous la réserve à peine sensible observée chez Marc, elle avait deviné ce besoin d’une femme plus impérieux, à dix-neuf ans, que l’amour d’aucune. Par avance, il souhaitait celle qui s’offrirait. « Moi comme une autre, aussi bien moi ! » gémissait Hélène, parfaitement sûre que la caresse un instant rêvée n’aurait causé à son beau-fils aucune répulsion. Elle le voyait s’y complaisant, l’œil encore stupide. Puis leurs audaces s’entr’excitaient comme des chiennes qui jouent, leurs mains se formaient sur des proies, leurs bouchés fiévreuses, réciproquement, se désaltéraient et, balbutiant moins de surprise que d’éblouissement, ils glissaient à des joies vraiment démoniaques. Veut-on croire que la pire révoltait Hélène ? Qu’on se détourne et de son corps farouchement tendu, et du cerveau qu’à chaque paresse elle congestionnait pour donner aux images une vigueur plus grande ! Dans l’épouvante, le désespoir, les cris et les larmes, elle vivait là sa première nuit d’amour passionné. Sous des caresses qui l’épuisaient, elle sondait l’enfer. Par moments terrassée d’un sommeil de brute, elle en sortait, geignant d’angoisse et la tête trempée, sur une vision qu’à peine rompue elle reconstituait pour s’en délecter avidement. Le plaisir consommé, elle s’aspergeait d’eau. Vers les approches du crépuscule, elle dormit enfin.

Mais quel trouble et quel feu lorsqu’elle revit Marc ! Si, dans son cœur, languissait bien une espèce de honte, conséquence naturelle de la dépression où l’avait plongée l’insomnie, le désir la ceignait de mille pointes d’acier. Nul apaisement de son esprit, nulle relâche physique. C’était à croire, tout au contraire, qu’aussi exténuants qu’ils fussent les mirages de le nuit l’avaient mise en goût. Étudiant, contemplant son trop cher beau-fils, non d’une vue dégagée de toute influence, mais sous le signe de ce pouvoir presque diabolique qu’elle lui connaissait sur son corps, elle pensait l’admirer pour la première fois. Quelle trahison était, en somme, cette image de lui dont les audaces multipliées l’avaient rendue folle ! La lèvre insatiable ? Ombre indigne ! Cette bouche vive était celle qu’elle souhaitait baiser. Quand ses regards, conduits vers elle d’une force invincible, un instant s’arrêtaient sur sa chair si tendre, sa propre bouche se contractait, ses paupières battaient, elle flottait, comme saisie d’un étourdissement. A mainte reprise, dans la journée, sans motif sérieux, elle tapota négligemment la figure de Marc ou vint l’embrasser sur une joue. Toutes les fois, déplorant son manque de hardiesse. C’était, pour elle, une certitude, acquise le matin, devenue obsédante en se fortifiant, qu’un seul contact où se seraient mélangés leurs souffles l’aurait rendue, jusqu’à sa mort, parfaitement heureuse. « Qu’ai-je à craindre ? Il suffit, » songeait-elle, « d’oser ! » Avant d’aller se mettre au lit, elle se décida. Marc reçut le baiser avec étonnement, mais l’intention qui le guidait lui resta cachée et, n’y voyant qu’une maladresse, il ne fit qu’en rire.

Quel interprète est plus docile qu’un amour anxieux ? Le témoignage de complaisance le moins déguisé n’eût pas mis la jeune femme dans un autre état. S’attendait-elle, sans se l’avouer, à une réaction, toujours est-il que, d’une gaieté franche et naturelle, elle tira l’assurance qu’elle avait ému. Aussitôt sa pensée s’inquiéta des suites. Avec l’absence de tout scrupule et cet égarement qui caractérisent la passion, elle entrevit pour elle et Marc un bonheur si proche que le temps même de l’apprêter et d’en jouir d’avance allait certainement lui manquer. Le lien social qu’elle profanerait l’occupa sans doute. Mais fugitivement, et si peu ! N’était-il pas, tout bien pesé, de pure convention. Si l’union consanguine inspirait l’horreur, pour les enfants du premier lit d’un veuf remarié, la seconde mère n’était jamais qu’une éducatrice, et depuis quand des relations de maître à disciple étaient-elles réputées constituer l’inceste ? La malheureuse, en construisant un pareil sophisme, oubliait jusqu’au nœud, celui-là réel, qui unissait Marc à sa fille. Qu’elle put, un jour, se voir enceinte, elle n’y songeait pas. Dans son esprit ne trouvaient place, en images de feu, que les plaisirs de toute nature qu’elle se promettait de sa vie intime avec Marc. Cependant, la chair même en était absente. Comme, après la folie que cause une grande joie, nous dénombrons, encore tout chauds de notre enthousiasme, les précieuses conséquences qu’elle aura pour nous, c’était alors sur mille détails du train journalier que se portait la meilleure part de son attention. Par exemple, elle goûtait un bonheur total à la pensée que son beau-fils, pour venir chez elle, n’aurait, le soir, qu’à traverser l’étroite salle de bains par laquelle leurs deux chambres étaient séparées. Elle se voyait l’accompagnant au théâtre, aux courses, dans maint endroit qu’elle aimait peu ou connaissait mal, mais où elle courrait pour lui plaire, et, parmi tant de gens qu’elle émerveillerait, seule à savoir, avec lui-même, qu’ils étaient amants. Les imprévus de leur union l’occupaient enfin. Comme elle saurait ou les faire naître, ou les manœuvrer pour qu’ils contribuassent à leur joie !

Les deux jours qui suivirent furent de pleine démence. Hélène les vécut comme une chatte. Ce qu’elle gardait de dignité s’y anéantit. Persuadée que la chute ne pouvait tarder, à la fois impatiente d’en arriver là et rougissant à la pensée, chaque minute plus ferme, d’accomplir la première le pas décisif, elle descendit à un manège de provocatrice pour faire tomber Marc dans ses bras. Comment noter les mille détours de cette coquetterie ? Comment, surtout, les indiquer sans souffrir soi-même de l’égarement où les ravages d’un goût monstrueux peuvent jeter une conscience fortement trempée ? Avec des regards, des frôlements, ce furent des mots, des inflexions, des sourires, des poses, trop d’oublis, une manière d’humecter ses lèvres, certains effets tirés à point du mouvement d’une jupe ou de l’ouverture d’un corsage. Hors celui de défier et les pires audaces, tout expédient dont peut user la femme la plus rouée fut, par elle, mis en œuvre à la perfection. Où l’expérience faisait défaut, elle trouva l’instinct. Quarante-huit heures de cette recherche et de cette conduite l’avancèrent davantage dans les voies du vice que n’avait fait progressivement, depuis son mariage, toute son existence antérieure.

Cependant, ses nerfs s’épuisaient. Le second soir, en se couchant, elle était à bout. Pas une seule fois, ne fût-ce qu’à peine et fugitivement, elle n’avait vu ni s’altérer le visage de Marc, ni quelque chose répondre en lui aux efforts sans nom qu’elle avait tentés pour lui plaire. Toute sa nuit s’écoula dans des inquiétudes. Déjà, le fort de sa confiance et son espoir même étaient sévèrement ébranlés. Peut-être allait-elle risquer tout. Brusquement, le matin, elle subit un choc et s’aperçut, en observant le regard de Marc, qu’il était posé sur sa gorge.

Ce fut pour elle une émotion dont elle devint pâle.

Par deux fois, coup sur coup, elle tourna les yeux et, par deux fois, surprit encore son beau-fils troublé, les prunelles parcourues d’une étrange lueur.

Alors, quel vertige la saisit ? Devinée, enfin, et comprise, n’ayant à faire, paraissait-il, que la moindre avance pour voir tomber sur sa poitrine la proie convoitée, elle se leva, sortit d’un trait, s’enferma chez elle, se laissa choir dans un fauteuil et fondit en larmes. Mais la passion n’était pour rien dans ce désespoir. Il était causé par la honte. Aussitôt vérifiée l’attitude de Marc, et avant même que dans ses yeux attachés sur elle elle n’eût distingué l’impure flamme, elle avait éprouvé le même soulèvement que si la main de son beau-fils, dans une discussion, s’était abattue sur sa joue. Voilà, pourtant, le résultat qu’elle avait souhaité ! Cette fin misérable, outrageante, à la fois folle de prétention et grossière d’oubli, c’était en vue de l’obtenir qu’elle avait tout fait ! Ah ! ça, quelle femme était-elle donc, ou plutôt quel monstre ? Quelle aveugle aussi, par surcroît ? Avait-elle pu, dans son délire penser sincèrement qu’entre elle et Marc, sauf une barrière faite de préjugés, il ne se dressait nul obstacle ? Quinze années d’habitudes, n’en était-ce pas un ? Suffisait-il qu’à l’improviste un désir naquît pour qu’un ordre nouveau s’instituât sans heurt dans des sentiments bouleversés ? Cruellement déchiré par ces réflexions, l’esprit d’Hélène avait encore à subir les coups que lui portaient, comme des fuyards couvrant leur retraite, certains des rêves conduits par elle, sous l’empire des sens, à de monstrueux développements. Ces dernières attaques l’écrasaient. Aux plus violentes, les yeux cachés et geignant tout haut, elle bouchait ses oreilles avec ses deux pouces. Il lui semblait qu’elle voyait luire le regard de Marc, qu’elle entendait sonner près d’elle son rire de mépris.

Subitement, une pensée la préoccupa. Le repentir, la confusion ne réglaient pas tout. Comment, après l’ignominie d’une telle aventure, allait-elle pouvoir vivre avec son beau-fils ? L’un et l’autre oppressés d’un infâme secret, n’étaient-ils pas de ces maudits qu’entreblessent leurs souffles et que seule soulagerait une séparation ? Oublier ensemble ? Et leurs cœurs ! Humilié, misérable et découragé, celui d’Hélène brûlait toujours d’une flamme aussi vive. Même faisant abstraction de son amour-propre et s’appliquant, par sa conduite, à persuader Marc qu’il s’était trompé sur son compte, pouvait-elle prévoir le futur, garantir que nulle part un orage nouveau n’y était encore suspendu. Sûre d’elle-même en partie, l’était-elle de Marc ? La tentation, qui, pour les perdre, agirait sans trêve, n’était-elle pas deux fois à craindre, et partout plus fort, possédant désormais deux entrées chez eux ? Aussi bien, cette maison lui faisait horreur, et ses nerfs, plus encore que le raisonnement, dans le désordre où elle était, la poussaient à fuir.