— Alors, restez ! murmura-t-il.
Elle secoua la tête.
— Voyons, réfléchis !… Ton grand-père…
— Ce n’est pas lui qui vous réclame ! interrompit Marc. Tout à l’heure, petite mère, vous l’avez avoué ! Il a ses bouquins, ses bibelots… Tant qu’un grimoire non déchiffré le sollicitera, soyez sûre que grand-père supportera la vie sans demander rien à personne… Moi, si vous me laissez, que deviendrai-je ?
Il avait dit ces derniers mots avec déchirement. En même temps, son visage, d’un mouvement câlin, s’était blotti contre la taille de sa jeune belle-mère qui, se penchant, le vit sous elle, les paupières mi-closes, les traits empreints de l’expression qu’il avait jadis lorsqu’il implorait une faveur. Bouleversée, mais vaillante et encore lucide, elle mesura d’un vif coup d’œil cette force inconsciente et les moyens de résistance dont elle disposait. Tout à coup, elle sentit qu’elle allait faiblir. Ce fut assez, tant les menaces d’un futur commun se dépeignirent à son esprit avec précision, pour lui faire détester l’attitude de Marc qui, stupidement, par des prières, ébranlait son cœur et compromettait leur salut. Une révolte obscure la saisit. Et, sans peser si sa colère était juste ou non :
— Égoïste ! fit-elle d’un accent furieux.
Elle s’éloigna de plusieurs pas. Ses prunelles flambaient. Marc, étourdi, la parcourait d’un timide regard et, sans pouvoir trouver un mot, balançait la tête et remuait la bouche nerveusement. Alors, d’un air impitoyable, elle revint sur lui :
— Pas autre chose ! protesta-t-elle, un bras étendu, si bien le jouet de son dépit qu’elle roulait des yeux et vociférait comme une folle. Égoïste ! Égoïste ! (Elle le dit vingt fois.) Je t’ai trop choyé, trop gâté ! Tu m’as trop vue, sans doute sévère, par instants brutale, et délibérément, avec délices, tant ma faiblesse me faisait honte, tant elle m’indignait, soumettre aux tiennes, imbécilement, toutes mes fantaisies. Aujourd’hui, je devrais te sacrifier tout ! Eh ! bien, mon ami, n’y compte pas ! Si tu te moques de savoir seul ton grand-père malade, moi, j’estime que ma place est marquée chez lui. J’ai décidé de le rejoindre et je partirai ! Tu me demandais quand ? D’ici huit jours ! Si je reviendrais ? Non, et non ! Comment toi-même tu t’arrangerais ? Je t’ai répondu ! Rien, comme tu vois, conclut Hélène, ne reste à régler. A présent, pleure, supplie, je n’écouterai pas !
Elle pivota sur ses talons, aussitôt parlé, et sortit de la salle en fouettant la porte.
Marc tomba subitement dans le désespoir. Comme la joie, l’enthousiasme et l’exaltation, chez un jeune homme, qui discute moins qu’il ne s’abandonne, il atteint sans palier toute sa profondeur. Hors d’état de saisir les secrètes raisons d’où sa belle-mère avait tiré sa rude apostrophe, estimant ne l’avoir méritée en rien, par ailleurs déjà déprimé, il eut tôt fait de mettre au compte de l’antipathie ce qu’avait inspiré son furieux contraire. Pour un motif sans doute puissant, mais resté dans l’ombre, il était tout à coup détesté, maudit. Quel besoin d’en chercher une explication ? Surtout, quel besoin d’en gémir ? N’avait-il pas déjà connu pareille infortune ? Dans son esprit, s’établissait, pour le déchirer, une similitude aveuglante entre l’acte d’Hélène renonçant à lui et le traitement jadis reçu de sa vieille maîtresse. Même imprévu, mystère égal, même résolution. Ici et là, l’hostilité la plus déclarée succédant aux transports les plus affectueux. Cependant, à mesure que du parallèle naissaient pour lui les éléments d’une plus vive douleur, son attention se détachait du choc le plus proche pour se donner plus fiévreusement à celui des deux qu’on aurait pu croire moins sensible. C’était comme si, par enchantement, la retraite d’Hélène lui avait démasqué Mme Aliscan. Et dans quel rayonnement elle se dessina ! Qu’elle lui parut belle, tendre et bonne ! Quels reproches il se fit de l’avoir perdue ! Vue à distance, la soumission qu’il avait montrée le révolta comme si n’ayant qu’à vouloir pour vaincre il avait accepté une totale défaite. Ah ! résignation digne d’un sot ! Où en étaient la récompense et les avantages ? Ce docile effacement, loin d’être admiré, n’était-il pas peut-être encore secrètement maudit ? Le feu d’une femme qui n’est plus jeune tombe-t-il donc si vite quand s’offre à lui (près d’expirer faute de combustible) un amant novice à brûler ? Marc aspira passionnément à ce rôle de proie. Bientôt, victime des illusions que sécrètent nos vœux, il lui parut que, nonobstant la rupture d’hier, il pouvait toujours y prétendre. Ce n’était, tout pesé, qu’une question d’audace. A des cris, des serments, des supplications, aux mille moyens de se traduire et de persuader qu’inventerait sans effort, à l’instant critique, sa sincérité débordante, quelle résistance pourrait offrir Mme Aliscan ? Par ailleurs, sa détresse constituait une force, et d’une puissance, lui semblait-il, à tout emporter.