Elle disait à Georges :

— Plus tard, mon chéri, quand vous me ferez du chagrin, promettez-moi que vous ne resterez jamais plus de trois ou quatre jours sans rentrer !…

Elle se frottait contre sa joue pour sentir sa barbe et, quand il l’embrassait, elle soupirait.

Plusieurs mois s’écoulèrent sans qu’il prît parti. Sensible à cet amour qu’il voyait si fort, il se faisait difficilement à l’idée d’épouser une femme vers laquelle il ne se sentait pas attiré. Mais le bureau du courtier maritime absorbait son temps, et surtout ce qu’il y faisait l’ennuyait. Denise représentait l’indépendance. Georges était de ces hommes qui ne désirent qu’elle, persuadés que leur destin ne peut s’accomplir par les voies communes du travail. Ou la fortune la leur apporte, ou alors ils souffrent. La devoir à un effort leur paraît vulgaire, et aussi bien se figurent-ils que, faute d’aptitude, il n’est pas en leur pouvoir de la conquérir.

Le désir de la dot et d’une libre vie finit par balayer ses hésitations. Mais il avait compté sans M. Ricard. Le refus de celui-ci fut catégorique. Il sembla même que le projet formé l’offensait.

Denise, folle de chagrin, aurait suivi Georges, obtenu par le scandale en quarante-huit heures l’agrément refusé à ses pures instances. Encore eût-il fallu qu’il choisît une route et l’invitât avec les mots que les femmes comprennent à s’y engager sur ses pas. Piqué de la raison qu’il devinait (la différence de fortune laissée dans l’ombre et remplacée par une défaite assez peu sincère), il se serra sous son amour-propre humilié, ne lui demanda rien et disparut. M. Ricard mourut quatre mois après : alors elle lui fit signe et il l’épousa.

Le bonheur vint à lui naturellement.

Un poète en liberté de flatter ses rêves, disposant à Paris d’un pied-à-terre, dans une campagne privilégiée d’une demeure aimable, et assez riche pour y vivre selon ses goûts, ne s’occupe pas de l’accessoire, voit ses vœux comblés, jusqu’au jour où l’habitude fait renaître en lui l’ambition de satisfactions plus intimes.

Elpémor n’atteignit qu’après de longs mois le point vraiment critique de cette expérience.

L’affection de Denise, presque maternelle, suffit d’abord à l’empêcher de désirer mieux. Son égoïsme se plaisait à être entouré, cultivé comme un parterre exigeant des soins par un jardinier délicat, prévenu dans ses caprices et immédiatement satisfait. Le bien-être l’élevait à la pure sagesse, qui n’est que le mépris de l’inaccessible. La forme d’existence qu’il avait rêvée, — large et féconde, méditative et pleine d’harmonie, — il était reconnaissant à sa tendre femme de la lui avoir procurée, et le lui témoignait, à défaut d’amour, avec une sollicitude ingénieuse.