Mais lorsqu’elle fut enceinte il se lassa d’elle.

En proie aux accidents d’une grossesse pénible, Denise ne sut pas être de ces vaillantes qui mettent leur point d’honneur à n’en rien montrer. Les fréquents malaises qu’elle éprouvait, la solitude où la laissaient les absences de Georges, qu’elle ne pouvait accompagner comme elle l’eût voulu, accentuèrent dès le début jusqu’à la fadeur la sensibilité parfois maladroite de sa nature affectueuse et sans énergie. Il eût fallu la soutenir et la caresser : Georges l’abandonnait à sa dépression, ou l’exhortait nonchalamment, en cherchant une rime, quand sa mélancolie devenait trop sombre.

Occupé de ses travaux et de ses lectures, il ne supportait pas d’en être distrait ; en requérant de lui certaines complaisances, alors qu’elle lui devait la paix de l’esprit, elle lui semblait outrepasser le contrat tacite sur lequel ils avaient fondé leur union.

A la rancune de sa quiétude dérangée, vint bientôt se joindre un dégoût physique de cette femme que son état exceptionnel privait de toute grâce et qui s’alanguissait sur son épaule comme une petite fille. Il ne pardonnait pas le ridicule et lui en trouvait, appréciait dans l’amour un jeu brillant, une passe étourdissante entre des corps prompts, et leurs rapprochements lui semblaient ignobles. Pour être supportable à sa vue blessée, elle aurait dû se renfermer avec componction dans la dignité des matrones. Mais elle n’y pensait pas et ne l’aurait pu. Le sentiment de sa faiblesse et la peur de vivre, les aspirations mal définies et pleines d’amertume qui lui avaient fait autrefois désirer le voile, la jetaient dans les bras de son mari comme ils l’auraient précipitée aux pieds de Jésus. Lorsqu’il faisait mine de s’éloigner, elle lui reprochait sa froideur d’une voix chagrine, ou avec un accent de résignation qui le détournait d’elle davantage.

L’enfant parut devoir les réunir. Elpémor était vain que ce fût un fils. Denise le crut gagné à sa propre cause lorsqu’elle le vit s’intéresser avec bonhomie à ce petit être insensible. Il l’élevait entre ses mains, le portait au jour, essayait de le distraire ou de l’endormir et revenait en souriant embrasser sa femme. Mais, bien qu’il s’y méprît, c’était sans tendresse : il n’aimait que son orgueil à travers son fils et remerciait en elle une servante adroite.

Denise l’aurait compris, se serait méfiée, si l’instinct maternel, dès les premières heures, ne l’avait placée hors du monde. Un peu de réflexion, le souci élémentaire de son intérêt lui auraient fait choisir une nourrice pour Claude. Elpémor ne pouvait voir avec bienveillance qu’elle en remplît elle-même les fonctions. Mais elle ne pensa pas à le consulter et sacrifia son sein naturellement. Lorsque la vie de son enfant aspirait la sienne, une telle félicité gonflait son cœur qu’elle aurait regardé comme une folie de se mettre en peine d’aucune autre, celle-ci lui paraissant les résumer toutes.

Ainsi acheva-t-elle d’indisposer Georges. Elle le laissa se détacher et s’éloigner d’elle, alors que, plus adroite, elle l’aurait gardé. Ou l’inspiration lui fit défaut, ou simplement, par nonchalance et confiance aveugle, elle en négligea les conseils, au sein d’un bonheur sûr comme une rade profonde environnée de paysages assez captivants pour ne jamais faire désirer l’au-delà des caps. Peut-être un signe de Georges aurait-il suffi à la faire réfléchir et à l’éclairer : mais il n’en donna point, il semblait heureux, et elle s’en réjouit innocemment, sans s’aviser du grand malheur qu’il le fût sans elle.

Car, à la vérité, rien ne lui manquait, et il pouvait sonder sa félicité sans y découvrir aucun vide. Denise, dans les besoins de son existence, n’avait jamais compté que comme un moyen. Assurément, elle l’avait impatienté, mais beaucoup plus par sa prétention d’être une fin que par ce que la vie courante, depuis leur union, lui avait révélé en elle d’inférieur.

Il ne s’était jamais flatté qu’elle pût le comprendre, ni figuré qu’un jour il dût l’aimer. Pourvu qu’elle assumât son étroite mission, eût l’œil à l’office comme à la table, ordonnât le bien-être avec méthode, elle tenait toute sa place, jouait tout son rôle. Exiger plus eût été la mesurer plus mal.

Georges avait l’humeur sombre et le cœur sec, mais il était surtout un ardent rêveur. Goûtant dans la pensée des joies exaltantes, pliant ses impressions au jeu des rythmes et les logeant ensuite dans des manuscrits comme on étend des anémones aux planches d’un herbier, il s’absorbait dans les images et les inductions ainsi qu’un collectionneur dans ses fiches et se montrait presque insensible à toute conjoncture qui ne le frappait pas de l’émoi lyrique. Accusé de se mal conduire envers Denise, il aurait sans doute protesté et demandé innocemment, sur une insistance, quelle sorte de grief elle pouvait avoir contre lui.