Rien ne lui plaisait comme le silence, ni ne lui semblait plus légitime que son isolement. N’était-il pas indispensable au succès d’une œuvre qui lui apparaissait comme sa principale raison d’être au monde ? Cet ombrageux, certain d’avoir du génie, possédait la vertu qui manque à beaucoup de n’être pas impatient de le révéler. D’un recueil publié dans l’adolescence, il avait retenu juste le titre, évitait de parler et détestait qu’en sa présence on dît un seul mot. Son regret n’était pas qu’il fût médiocre, mais, le sachant, de ne pouvoir en anéantir les quelques douzaines d’exemplaires donnés ou vendus. Car alors son talent n’était pas formé. Il s’en était rendu compte avec le temps, lorsqu’au lieu d’écrire vite, sur tous sujets, grisé d’une abondance forcément impure, il n’avait plus trouvé de parfait plaisir qu’à composer avec lenteur des poèmes subtils dont la plupart, une fois finis, étaient déchirés, après des jours passés dans la réflexion. Scrupuleux à l’excès, il produisait peu ; indifférent aux arrêts d’une critique jalouse, il n’était pas pressé de les provoquer. Tout au plus s’accordait-il, et de loin en loin, la satisfaction de publier dans une grosse revue quelque suite de sonnets ou des strophes choisies ; il n’en tirait qu’une faible notoriété, mais trouvait dans l’accueil qui lui était fait de quoi se fortifier dans sa propre estime.
L’ambition était sans prise sur cette âme distante à qui son orgueil suffisait. Toute tentative humaine y était mesurée au compas de l’esprit et de la noblesse. Qu’elle fût intéressante, bonne en elle-même, qu’elle dût être féconde en résultats, productrice de richesse ou de bien-être, ce n’étaient là que des considérations secondaires qui ne pouvaient entraîner le jugement.
La perfection de l’ouvrage importait seule. Le premier soin de Georges en voyant son fils avait été de l’examiner physiquement et sans plus d’indulgence qu’il n’en mettait à juger un poème fraîchement écrit. Il l’avait trouvé sain, harmonieux, s’était plu presque aussitôt à rêver sur lui, à situer sous le front vaste, aux cheveux légers, un dépôt de ses propres aspirations. La naissance d’un avorton l’aurait humilié ; son cœur se fût empli d’un ressentiment qui n’aurait laissé de place à aucune tendresse.
Ce fut pour lui une déception, quand l’enfant grandit, que de lui voir prendre avec sa mère une ressemblance qui ne se limitait pas au physique. Si sa petite intelligence donnait des promesses, elle se révélait peu curieuse, et autant l’étourderie paraissait son fait, autant son caractère était timide. Il avait peur des bêtes, peur de l’orage, peur de l’obscurité, où on ne pouvait le laisser un instant seul sans qu’il poussât des hurlements presque convulsifs, aimait les jeux tranquilles et pleurait souvent. Denise, qui l’adorait, le lui montrait trop. Elle l’habillait comme une poupée, le coiffait comme une fille, l’entourait de précautions qui l’affaiblissaient et le bourrait de friandises, soi-disant toniques, qui lui fatiguaient l’estomac.
Georges désapprouvait de pareilles façons, mais s’abstenait par indolence de les critiquer. La paix dont il jouissait lui semblait sans prix. Denise, heureuse, ne respirait qu’il n’eût toutes ses aises, et se contentait en échange d’attentions moyennes. S’étant séparé d’elle pendant sa grossesse, il avait, l’habitude prise, conservé sa chambre et elle s’en était arrangée. Son cabinet était un lieu où elle venait peu. Sa vie paraissait s’être équilibrée entre les exigences du but poursuivi et les moyens qu’il s’était donnés pour l’atteindre.
Tout à coup la guerre éclatait. Elle surprenait Georges à Paris, prêt à boucler ses malles pour la Provence, et le consternait d’autant plus qu’il s’était refusé par principe à la croire possible. Un grand frisson d’horreur le parcourut, puis une révolte l’agita de se voir saisi, obligé de se joindre aux Français dociles qui déferlaient en troupeaux hurlants vers les gares. D’après l’ordre inséré dans son livret, il devait partir le 4 août. Il passa les deux jours qui l’en séparaient dans une exaltation continuelle, ne pouvant reposer, ni se nourrir, se refusant à croire, malgré les faits, à un effondrement total de l’intelligence, espérant que les faubourgs allaient se lever, les syndicats s’unir et s’insurger, les hordes libertaires envahir la rue, détruire les voies ferrées et les ouvrages d’art, toute la raison, tous les nerfs de Paris s’opposer à la mobilisation monstrueuse, toutes les femmes se dresser contre tous les hommes. Le troisième jour, il embrassa sa mère et Denise, serra sur sa poitrine le petit Claude, et se mit en route, les yeux secs, à jamais dégoûté du bétail humain et ennemi mortel de ses toucheurs.
On l’oublia dix mois dans un dépôt, où il avait réussi à se rendre utile dès le surlendemain de son arrivée. Un inspecteur passa et il dut partir. Ce fut le régiment, la tranchée, la boue, les marches torturantes, les veilles sans espoir, l’avilissante obligation des dangers courus en compagnie d’esclaves fouettés d’alcool. Rien, à ses yeux, n’auréolait ces sublimes misères. Il vécut là deux ans, simple soldat, féru d’une telle haine contre sa patrie qu’il lui souhaitait à chaque épreuve des maux plus cruels et en aurait avec passion consommé la ruine si, à ce prix, il avait pu rétablir la paix.
Enfin, à Foucaucourt, en 1916, alors qu’on le poussait à une contre-attaque, une balle lui brisait la main gauche. Il traînait quatre jours à peine pansé, couchait sans couverture, à même le sol, dans une ambulance de fortune, participait avec mille autres à l’assaut d’un train et finissait par échouer dans un hôpital où un major intelligent visitait sa plaie. Ce praticien, contre l’avis d’un chef excité, déclarait possible un traitement, obtenait que l’on sursît à l’amputation. Un mois après, la main était sauvée ; mais ce n’était qu’au mois de janvier suivant qu’Elpémor, présenté à une Commission, était reconnu définitivement invalide.
L’opulence et la gloire, lui venant d’un coup, lui auraient causé moins grande joie. Il n’était plus, assurément, qu’un homme diminué, mais il était enfin redevenu homme. Toute la vie, de nouveau, lui était ouverte : le fléau pouvait durer, redoubler d’horreur, il avait acquis le droit de s’en désintéresser totalement.
Il trouvait à son retour Denise toute changée. Les angoisses traversées l’avaient mûrie. N’avait-elle pas passé ces deux longues années, où pas un jour ne s’écoulait qu’elle ne le crût mort, à se reprocher comme un crime, avec des sanglots, les maladresses de son amour, cependant immense ? Elle l’accueillit comme une servante visitée d’un dieu. Tout son cœur éclata dans l’aveu contrit, dans la promesse d’amendement à tournure mystique qu’elle lui fit le soir même, en joignant les mains. Georges, meurtri, avait besoin d’un peu de tendresse : il se laissa aimer quelques semaines, puis il reprit ses habitudes et s’éloigna d’elle.