Si au lieu de s’éloigner, la tête un peu basse, déjà confus de la violence qu’il avait montrée, il s’était retourné vers la maison, Elpémor se serait aperçu que le regard de Lola l’accompagnait.

De sa chambre, elle avait suivi toute la scène ; non certes mot à mot, différentes phrases prononcées sur un ton trop sourd n’étant pas arrivées jusqu’à elle, mais d’assez près pour en dégager les grandes lignes. Le premier signe de colère donné par Georges, cette interdiction d’un accent presque sauvage jeté à Denise qui sortait, l’avait attirée à la fenêtre, inclinée toute frémissante sur la barre d’appui. Et telle était la concordance des deux incidents qu’elle avait pu le rattacher sans hésitation au châtiment qu’elle venait d’infliger à Claude. L’enfant envoyé en pénitence, elle avait rapidement repris sa place, tendue avec passion vers le conflit, devinant Denise effondrée et sentant tomber en elle comme une goutte de joie à chacun des outrages d’elle subissait.

Un sourire dédaigneux, pourtant cruel, éclairait à demeure son regard fixe occupé à suivre Georges à travers les branches. Son menton reposait sur une de ses mains, et elle se penchait, de temps à autre, en baissant les yeux, dans l’espoir que Denise, pour se rafraîchir, allait apparaître à son tour. Le spectacle de sa confusion l’aurait enchantée. Peu de minutes, dans ses dernières années, lui avaient apporté une pareille jouissance d’amour-propre.

Mais celle-ci constituait-elle un heureux présage ? La destinée, sur un cadran qu’elle teignait en noir, ne l’avait-elle pas laissée blanche accidentellement ? Longtemps gâtée par elle, Lola s’en était vue maltraitée avec tant de suite que son scepticisme était devenu sans égal. Elle ne croyait au monde qu’à ses vingt-quatre ans, à sa profonde intelligence et à sa beauté : encore lui avaient-ils si peu servi qu’il n’aurait pas fallu la presser beaucoup pour qu’elle renonçât même à cette courte foi.

Quel chemin parcouru depuis son enfance ! Avait-elle vraiment été la fillette ardente que son père, le violoniste Gabriel Dimbre, mauvais compositeur et exécutant de génie, digne instrument des demi-dieux qu’il servait en prêtre, avait chérie au-delà de la pure musique ? Tant d’aspirations l’en séparaient, tant d’habitudes intellectuelles et sentimentales dont elle ne retrouvait dans l’enfant d’alors aucun germe, qu’elle était tentée, lorsqu’elle se reportait à la première période de sa vie, de la considérer comme une ère fictive animée d’une figure attendrissante qu’elle avait rêvée.

Sa mère, Nelly Armstrong, était irlandaise. Gabriel Dimbre, alors en plein succès, l’avait rencontrée à Dublin, courtisée, séance tenante, et gagnée à lui dans les intervalles d’un concert, épousée par amour en rentrant en France. Elle était belle et réservée, spirituelle et douce, douée d’une voix magnifique et d’un port de reine. Lola se souvenait de cette mère charmante, mais elle n’avait que cinq ans et quelques mois lorsque une maladie foudroyante l’avait emportée.

A partir de ce moment, et en moins d’un lustre, elle avait vu se succéder autour d’elle une dizaine de femmes, qui étaient les maîtresses de son père. Les unes la chérissaient et les autres non, mais toutes la pomponnaient et l’attifaient, la conduisaient aux Tuileries, l’emmenaient aux courses. On n’accédait au violoniste que par sa fille, on ne régnait sur lui que dûment couronnée par les petites mains inconstantes qui déchargeaient un front du diadème aussi capricieusement qu’elles le lui avaient imposé. N’eût été la totale inconscience avec laquelle elle accomplissait ce manège, on aurait pu dire de Lola qu’elle ordonnait l’inconduite de son faible père, qui, d’ailleurs, ne pouvait se passer de femmes et n’en aimait aucune, les adorant toutes.

C’était un honnête homme que Gabriel Dimbre. Le frais murmure d’une innocence exposée par lui ne pouvait le laisser éternellement sourd. Un jour vint, amené par sa lente sagesse, où la maîtresse en exercice, congédiée d’un mot, fut remplacée par une vieille cousine assez pauvre, chargée d’instruire Lola et de la former. Lui-même s’occupa d’elle à ses heures perdues. Il était cultivé, surtout sensible, et vivifiait pour elle un enseignement aussi sec que le nez en bec d’aigle de leur parente. L’enfant, intelligente, aimait ses deux maîtres ; et elle s’accommodait de sa nouvelle vie comme elle avait jadis accepté l’ancienne.

Hormis le personnage extérieur de Mme Ardant, rien d’ailleurs autour d’elle n’était sévère. L’austérité n’aurait pu terrasser la joie dans la maison d’un homme comme Gabriel Dimbre. Florissant et sain, favorisé dans sa réputation et dans sa fortune, il prodiguait sa bonne humeur sans aucune mesure, ainsi qu’un juste hommage au destin clément. Sa générosité était extrême. Elle surprenait ordinairement par sa discrétion et se plaisait, par son ampleur, à déconcerter ; mais quand elle s’appliquait à Lola, elle attendrissait.

Il n’y a guère que dans les contes où passent de bonnes fées que l’on peut voir des petites filles comblées de tous biens à ne savoir que faire de leurs trésors. Lola, fillette réelle et pas même princesse, n’aurait pu les jalouser sans ingratitude. Les plus brillantes poupées, les plus rares dentelles, les broderies plus fines que des fleurs de givre, rien ne paraissait digne à Gabriel d’amuser et de parer son enfant chérie. Il dépensait pour ses caprices dans les magasins avec une magnificence de radjah, et plus elle grandissait, plus elle se formait, plus il lui présumait d’ambitions coûteuses. Elle posséda des perles avant quinze ans, des aigrettes et des robes de bal à l’âge où les jeunes filles apprennent à danser. L’argent ne comptait pas pour le musicien, qui le faisait jaillir d’un coup d’archet. Il plaisantait Mme Ardant sur son avarice quand elle parlait d’épargne ou de restrictions et l’obligeait à recevoir une broche de vingt louis pour la punir d’une économie surprise de vingt francs : car il gâtait la vieille cousine, pourtant bien modeste, comme il avait gâté ses dix maîtresses et gâtait Lola, par un besoin natif d’être aimé de tous, fût-ce indirectement et pour ses libéralités excessives.