Quand il tomba malade, il fallut tout vendre. Les objets d’art, les parures, les violons même, tout devint argent, servit à payer les médecins et les séjours aux eaux du paralytique. Ce fut une dure épreuve qui dura trois ans et qui se termina par une mort affreuse. Gabriel Dimbre aimait la vie avec frénésie. Il espéra en elle jusqu’à la fin, se refusant à croire qu’elle l’abandonnait après l’avoir traité avec une particulière dilection. Un baiser de sa fille lui ferma les yeux. Sur la couverture, à hauteur de sa main froide qui, depuis si longtemps, ne pouvait plus serrer ni sentir, gisait un misérable instrument d’étude acheté l’avant-veille pour quelques louis et que la piété de Mme Ardant avait réussi à lui faire prendre pour le Guarnerius de ses belles années.
Lola se trouva presque sans nulle ressource. Les très modestes rentes de la vieille cousine et les quelques billets de mille francs que procura une dernière vente d’objets superflus ne pouvaient suffire à assurer la vie des deux femmes. La jeune fille dut se mettre en quête d’un emploi. Dix-huit mois plus tôt, pressentant que son père allait lui manquer, elle avait préparé son premier brevet et l’avait obtenu sans grand effort. Ce n’était pas un lourd bagage pour courir le monde : mais il avait l’avantage d’être à plusieurs fins et elle n’en connaissait pas, disait-elle, de moins encombrant.
Par l’entremise d’un vieil ami de Gabriel Dimbre, une place lui fut offerte en Angleterre. Elle accepta surtout pour quitter Paris. Il s’agissait d’être maîtresse dans un pensionnat où une liberté relative, un certain confort, tempéraient les rigueurs de la vie d’école. La maison, dont elle vit une photographie, avait l’aspect d’une riante demeure seigneuriale et paraissait entourée d’un fort beau jardin. Lola devait y faire, quatre années durant, le douloureux apprentissage de la jalousie, s’y endurcir le cœur contre toute pitié, surtout s’y façonner une âme ambitieuse.
Que l’on se représente une jeune patricienne adulée par un père qu’admirait l’Europe, ayant eu l’habitude de la richesse, jolie et le sachant, mais plus certaine encore de son intelligence que de sa beauté, jetée, dans une condition inférieure, au milieu de filles de lords férues de leur sang et des plus massives descendantes de la monumentale bourgeoisie anglaise ; obligée de supporter leurs impertinences, de s’entendre désavouer lorsqu’elles se plaignent et d’encourir les effets d’ingénieuses rancunes quand d’aventure il advient qu’on lui donne raison ; enfin, contrainte à vivre avec des collègues dont aucune n’a reçu son éducation, qui toutes la jalousent hypocritement et saisissent chaque occasion de la desservir avec une infernale âpreté d’espionnes, et l’on se fera une idée des ressentiments qui peu à peu s’accumulèrent dans le cœur farouche de Lola, la dressant en ennemie de la société par impatience et lassitude de son propre sort.
Quand elle quitta l’école et revint en France, elle était prête tout aussi bien à sortir du monde pour aller vivre en solitaire au fond d’une forêt qu’à s’affilier à quelque groupement terroriste et à risquer ses jours dans un attentat. Aucun espoir ne soutenait cette âme révoltée, où ne fleurissait plus aucune illusion. La haine et le mépris en glaçaient un pôle, l’autre étant désolé par l’amour de soi : entre les deux une vague amère battait des rocs nus, au creux desquels étincelaient comme des stalactites les cristallisations du plus froid orgueil.
C’est alors que lui fut faite à titre officieux, par une intime amie de Mme Ardant, ancienne inspectrice des écoles, à qui Georges Elpémor s’était adressé, la proposition de se rendre aux environs d’Aix où un original assez misanthrope demandait une gouvernante pour son fils unique. Lola s’interrogeait depuis plus d’un mois sur la direction qu’elle allait donner à sa vie. Elle aspirait surtout à quitter Paris, que la guerre, les souvenirs et le manque d’argent lui rendaient trois fois détestable. Les indications que put lui fournir l’inspectrice sur l’importance du concours sollicité, ce qu’elle apprit d’Elpémor et de sa femme, la perspective d’habiter la vraie campagne, dans le décor de cette Provence couronnée de pins à laquelle elle devinait qu’elle serait sensible, éveillèrent son intérêt, et elle accepta. A peine prit-elle le temps de boucler ses malles : les décisions chez elle, ordinairement promptes, étaient toujours exécutées sans aucun retard, et elle arrivait à la Cagne avant même que la bonne Mme Ardant, qui l’avait suppliée de réfléchir, ne se fût pénétrée de la certitude qu’elle allait de nouveau l’abandonner.
Lola sourit en évoquant le visage éteint qu’elle honorait pourtant de quelque tendresse. A quoi bon les conseils, toute la prudence ? La vie tenait-elle compte des précautions prises ? Comme elle se délectait à ce thème ingrat, brillante, encore loin d’elle et telle qu’un trait éblouissant sous une futaie sombre, la figure d’Elpémor lui apparut : et, pour la seconde fois, avec la même force, elle se sentit pénétrée d’une chaude allégresse.
A son plaisir de savoir Denise humiliée, s’ajoutait la satisfaction très précise qu’elle l’eût été à son profit et du fait de Georges. Il lui semblait qu’un ordre s’établissait, que des éléments inégaux, un instant mêlés, prenaient, en se heurtant, leur place rationnelle. L’insupportable et profond Elpémor, pour user des épithètes dont elle s’appliquait à le définir brièvement, avait criblé les intentions, les mérites rivaux et délibérément écarté les humbles. Par son impudence même, elle lui plaisait. Pressé, sur une audace, de la désavouer, il opposait à cette instance un refus brutal, écrasait la timide de sa colère. Depuis son dur apprentissage de la servitude, c’était la première fois qu’en un parallèle elle se voyait ainsi distinguée. Un brusque afflux de sang lui teinta les joues, en même temps que l’ambition se formait en elle de régir désormais cette confiance, de lui tracer la route qu’elle devait suivre, de la rendre incertaine de ses limites en l’obligeant à convoyer sa propre ascension.
Le soleil l’incommodait depuis un instant. Elle quitta la fenêtre, et s’approchant de Claude oublié dans l’ombre :
— Maintenant, petit ami, à nous deux ! dit-elle en lui prenant le visage dans ses mains et en l’obligeant à soutenir son regard de lionne. Vous venez de recevoir un avertissement : il va falloir changer du tout au tout si vous voulez que nous vivions à peu près d’accord.