IV
Elpémor, en sortant pour calmer sa fièvre, avait laissé Denise dans un tel désordre qu’elle demeura longtemps, frappée d’inertie, dans la pièce où la scène avait eu lieu. Elle ne s’arrêtait de pleurer que pour se rappeler certains reproches et y puiser les motifs de nouveaux sanglots. Ainsi, dans deux appartements superposés, avec une frappante symétrie, la violence du seul homme qui vécût entre elles avait, se déchaînant, jeté d’une part l’orgueil, de l’autre le désespoir dans deux âmes, chacune particulièrement désignée pour se gonfler outre mesure de son lot soudain.
Quand une femme du caractère de Denise s’est donné un maître, les colères de l’élu peuvent la briser sans susciter en elle aucune réaction. Dépositaire de l’ancien esprit d’esclavage, elle tremble à toute menace, non d’indignation, mais de crainte, profondément persuadée de sa faiblesse et de l’affront que lui vaudrait une fière attitude.
La sérénité de la jeune femme n’avait pu survivre à l’installation sous son toit de Mlle Dimbre.
Elle pensait l’accueillir sans prévention, acceptant l’expérience voulue par Georges, en reconnaissant même la nécessité. Mais il avait suffi que Lola parût pour ébranler ces dispositions conciliantes. S’attendant à recevoir une personne âgée, discrète dans ses manières, effacée dans sa mise, Denise n’avait pas vu sans désappointement sauter de la voiture une jeune fille alerte, dont le brillant visage et le libre ton ruinaient sa conception de l’institutrice. Elle avait dû prendre sur elle pour n’en rien montrer, puis pour dissimuler sous un air d’aisance la timidité que lui inspirait l’étrangère.
Quelques jours s’écoulaient, et cette timidité ne faisait que croître dans un cœur qui aurait voulu s’enhardir. La gouvernante s’était déjà emparée de Claude, pour qui elle ordonnait un programme de vie avant même de l’avoir apprivoisé. Denise aurait aimé qu’on la consultât, à tout le moins qu’on lui fît part des décisions prises, avec un air de s’inquiéter de son propre avis. Mais tout se passait en dehors d’elle. Les heures de promenade et les heures d’étude se succédaient dans un enchaînement inflexible, réglées par une autorité qui n’admettait pas de partage et s’isolait jalousement pour mieux s’exercer. L’enfant ne paraissait guère qu’aux repas, où il était l’objet d’une telle surveillance qu’il ne s’y montrait pas dans son naturel.
Une mère moins passionnée, souffrant moins qu’elle, mais douée d’un caractère plus énergique, aurait rompu d’un coup la situation, renvoyé l’institutrice à Paris et repris son fils. Denise n’osait pas même se confier à Georges. Elle aurait craint, en le faisant, de l’impatienter, et il avait fallu cet incident, la gifle inattendue, révélatrice, qui lui avait semblé retentir sur sa propre chair, pour arracher à son indignation le cri que sa tristesse n’aurait pas poussé.
Elle dut se faire quelque violence pour paraître à table. La diatribe de son mari la rendait confuse comme si, pour la blesser dans son amour-propre, il l’avait proférée publiquement. Mais personne ne faisait attention à elle. La gouvernante, impassible à son ordinaire, attachait la serviette de l’enfant. Denise considéra avec émotion le pauvre petit visage maltraité, où elle n’aurait été qu’à demi surprise de voir encore se détacher le feu du soufflet.
— Eh ! bien, Mademoiselle, demanda Georges, êtes-vous satisfaite de votre élève ?
— Médiocrement, Monsieur, répondit Lola. Il m’a désobéi cet après-midi.