— C’est ce qu’il m’a semblé, dit le jeune homme.
Il attacha sur sa femme un regard aigu dont l’ironie se nuançait de quelque pitié. Denise baissa la tête pour cacher son trouble. Ce regard la désemparait complètement, la rejetait à sa honte et à son chagrin à l’instant même où elle se sentait soulagée par l’indifférence. Le repas s’acheva sans qu’elle eût parlé, ni prêté en apparence la moindre attention à la conversation de son mari avec la jeune fille.
L’enfant vint l’embrasser avant de monter. Elle appuya la petite tête un instant contre elle, la pétrissant de ses doigts fins, caressant les joues, ses lèvres enfoncées dans la toison brune. Et elle lui demandait mentalement pardon. Mais la gouvernante était debout et elle fit un signe : Claude aussitôt se dégagea pour courir à elle et Denise, les bras vides, faillit pleurer en le voyant s’éloigner vers le vestibule.
Cette soirée devait marquer le début d’une ère où son cœur, brûlant d’une soif jamais étanchée, traverserait une épreuve aussi cruelle que l’agonie du voyageur du milieu des sables.
En Claude, chéri d’avance et pieusement porté, elle avait mis au monde un garçon libre, formé, pensait-elle, pour le bonheur et de qui sa vigilance constamment soucieuse saurait écarter tous les maux. Les conditions de sa naissance permettaient ce rêve. Penchée sur son berceau, le contemplant, dans la ferveur et les extases d’un amour si vif qu’elle s’en trouvait elle-même transfigurée, elle avait ingénûment nourri l’ambition de remplacer auprès de lui les marraines des contes. Elle le voyait devenir beau et s’en réjouissait, elle se répétait avec fièvre qu’il serait riche et ne relèverait que de ses caprices. Toute son intelligence, toute sa délicatesse s’étaient employées à lui composer une enfance exceptionnelle dont il pût remercier l’ordonnatrice et conserver un souvenir vraiment merveilleux. L’adolescence en serait née, comme la fleur du bouton, avec la ferme plénitude et l’éclat parfait que l’épanouissement peut comporter. Claude aurait pris son pas, choisi sa route. Attentive et discrète, elle l’aurait accompagné à travers la vie, pareille à ces vieilles mères qu’elle vénérait, dont l’âme est la fontaine où se lavent les blessures, le cœur le sûr refuge où s’abritent les craintes, et qui n’aspirent, en récompense de leur dévouement, qu’au droit d’aimer leur fils et d’en être aimées.
C’était précisément sur ce dernier point qu’elle se voyait menacée par une étrangère. Comme une danseuse qui se dépouille de son lourd manteau, défait sa chevelure et apparaît nue quand l’approbation du public lui est acquise, la gouvernante, se sentant soutenue par Georges, s’était vite affranchie de tout ménagement. Clémente les premiers jours, tempérant sa sévérité d’indulgences que cachait à Denise effarouchée l’apparente rigueur de l’ensemble, son autorité se déploya, s’exerça vraiment dès qu’elle la vit consolidée jusqu’en ses moyens. Le petit Claude, qui ne connaissait de la discipline que les roses et déjà leur trouvait mauvaise odeur, apprit à ses dépens ce qu’en est l’épine. Entre Lola et lui, la lutte s’engagea, lutte de louve et d’agneau, mais d’un agneau singulièrement rebelle et que semblait avoir nourri la mamelle d’une louve. La maison retentissait d’éclats terrifiants. Excepté celle de se soumettre et celle de gémir, l’enfant n’eut bientôt plus aucune liberté : encore exigeait-on qu’il obéît avec une docilité humiliante dont s’exaltait l’orgueil de l’éducatrice.
Celle-ci s’était formé une âme de despote. L’exercice du pouvoir n’allait pas chez elle sans un esprit taquin qui l’avilissait. Sa passion était moins d’améliorer Claude que de l’avoir devant les yeux coupable et craintif. Toute occasion lui était bonne, toute manœuvre honnête pour le surprendre en faute ou le confesser. Le parcourant alors d’un regard de chatte, l’enveloppant dans un silence ourdi de menaces dont l’impression presque physique le faisait trembler, elle jouissait délicieusement de sa confusion. Puis elle le repoussait, l’éloignait d’elle.
— C’est bien ! Allez-vous en !… Vous serez puni.
Aux récréations, aux promenades, à table où l’excitait la présence de Georges, sa sévérité méticuleuse était sans pitié. Mais c’était aux heures d’étude qu’elle régnait surtout. Claude y montrait souvent une obstination dont se serait impatientée la douceur d’une sainte. Installé devant sa tâche dans une attitude exemplaire, les yeux sur le volume ou sur le cahier, plein de zèle en apparence, et d’un zèle tenace qui lui plissait le front entre les sourcils, il refusait de lire, refusait d’écrire, sans un geste emporté, sans un mot d’humeur, simplement inerte. Ces caprices le prenaient sans qu’on sût pourquoi. Lui-même n’en donnait pas d’explication, se bornait, d’un air stupide, à secouer la tête, lorsqu’enfin, roué de coups, il devait céder. Mais la scène quelquefois durait une heure : l’enfant se raidissait comme un âne buté, et plutôt que de quitter la position prise la rigoureuse institutrice l’aurait mis en pièces.
Ces conflits trop fréquents, alternés de silences et de cris affreux qui permettaient à la pensée d’en imaginer toutes les phases, retentissaient si cruellement au cœur de Denise qu’elle s’enfuyait de la maison pour ne plus entendre. On la voyait gagner un bosquet de pins, nu-tête, d’un pas rapide, et elle n’y était pas plus tôt entrée qu’elle se jetait par terre au pied d’un arbre, les mains sur les oreilles et pleurant tout haut. Sa souffrance était vraiment une souffrance de bête, quelque chose de farouche, de saisissant, où se fondaient en désespoir toutes ses facultés. Elle ne raisonnait pas, n’analysait pas, ne cherchait pas à distinguer le juste et l’injuste dans une sévérité totalement maudite, elle se laissait aller et elle souffrait. Dans la fureur de ses transports, elle accusait Dieu. Une amoureuse abandonnée en pleine ère de foi n’a pas d’accents plus vifs, ni plus profonds. La pinède en tirait une grandeur auguste, un caractère de temple étendant sa voûte sur la faiblesse humaine réduite aux abois. Sa fraîcheur apaisait le visage ardent lorsqu’un état mélancolique succédait aux larmes.