De pareilles crises, même endurées dans la solitude, auraient été navrantes mais supportables, n’auraient agi qu’à la manière d’un violent typhon après lequel ce qui fut détruit se relève par la grâce du soleil réapparu, si dans l’esprit qu’elles ravageaient s’étaient succédé les merveilleuses variations du climat indien. Mais que l’on se figure une bruyère d’Ecosse quotidiennement soumise à l’action brutale d’une tornade. Concevra-t-on paysage plus désolé ? Ne gardera-t-elle pas toute son horreur après le passage du fléau et chacun des ouragans qui la balaieront ne soufflera-t-il pas sur une plus farouche étendue ?

Denise offrait l’image de cette terre maudite. Jusqu’aux répits dont elle jouissait lui étaient cruels. Voir Claude deux heures par jour, sous un regard plein d’impatience quand elle l’embrassait, c’était juste de quoi raviver en elle le dévorant chagrin de ne l’avoir plus. Au souvenir des témoignages de son affection, de ces élans naïfs et désordonnés dont elle pliait comme une jeune vigne sous le poids d’une grappe, elle sentait s’envenimer sa souffrance intime de toute la peine qu’elle supposait au cœur de l’enfant. Lorsqu’au hasard d’une promenade elle l’apercevait d’un peu loin, suivant pas à pas l’institutrice, comme aspiré par le sillage de cette fille altière, il lui semblait que le petit visage se tournait vers elle pour lui demander assistance.

Elle avait des révoltes qui duraient peu et d’où elle retombait, sa fièvre usée, dans le plus complet abattement. A son esprit se présentaient vingt projets contraires, tous ébauchés en vue de bannir Lola, mais qui s’entre-croisant, se ramifiant comme les voies ferrées dans une gare, la laissaient en fin de compte dans l’incertitude de celui qu’il était séant d’adopter. Irrésolue par nature, surtout timide, elle ne pouvait que se méfier doublement d’elle-même dans le rôle où l’enfermait une servante adroite. Un dessein ne l’avait pas entièrement séduite que déjà elle inclinait en faveur d’un autre, au-dessus duquel, encore brouillé, elle en voyait poindre un troisième. Aucun ne lui semblait assez prudent : elle redoutait le contre-coup d’une fâcheuse attaque et n’entreprenait rien pour ne rien risquer.

Les voies de la violence ne s’ouvrant à elle que pour lui découvrir les plus inquiétantes perspectives, elle décida de s’arrêter à une politique plus mesquine, mais qui ferait de Georges son instrument. Bien qu’en apparence indifférent, il ne pouvait rester vraiment insensible à la façon dont son fils était traité. Si la sévérité de la gouvernante ne l’avait pas encore dressé contre elle, c’était, pensait Denise, qu’en ayant approuvé les premiers actes il hésitait par amour-propre à se déjuger devant une application plus complète. Qu’elle réussît à l’y amener peu à peu et Lola n’aurait plus qu’à boucler ses malles.

Une pénible surprise l’attendait. Uniquement occupée de son fils, elle n’avait jamais prêté la moindre attention aux rapports de son mari et de l’étrangère. La résolution prise de les opposer l’un à l’autre les lui montra soudain en étroit accord. Sous la banalité des propos courants, la parfaite correction des attitudes, elle découvrit entre eux une si évidente sympathie qu’elle mesura la profondeur de son désarroi par l’ignorance où elle en était restée si longtemps. L’avait-il donc rendue aveugle et sourde ? Un tiers indifférent, à peine attentif, aurait été frappé de ces mille nuances qui font d’un entretien et d’un silence même un perpétuel aveu de complicité. Intéressée comme elle l’était à n’en perdre aucune, par quel prodige d’insouciance ou de distraction avait-elle pu les laisser se multiplier sans ressentir au fond de l’âme une atteinte nouvelle ? Que Georges se souciât d’une subalterne, que celle-ci, dépouillant ses façons blessantes, s’entretînt avec lui familièrement et sur un ton d’égalité qu’il semblait admettre, n’étaient-ce pas là des indices d’autant plus troublants que leur jalouse entente, excluant Denise, paraissait de ce fait même dirigée contre elle ?

Dans un cœur qui se croit formé pour souffrir, qu’une délicatesse excessive et presque morbide a conduit aux limites du désenchantement, l’appétit du martyre devient insatiable. Les chrétiens, devant les ours, réclamaient les lions : Denise, en qui déjà gémissait la mère, ne douta pas un seul instant qu’elle ne fût trahie. S’étant vite aperçue qu’elle ne l’était pas, elle resta convaincue qu’elle allait l’être et perdit presque de vue son grief réel pour se déchirer avec fureur à celui qu’elle aurait un jour prochain.

Sa jalousie s’irrita d’être sans objet comme la rancune avide d’un ambitieux de ne pas se voir justifiée. Il lui fallait un aliment et elle le chercha. La surveillance qu’elle ne manqua pas d’établir autour des suspects lui fournit dix occasions de sangloter seule, aucune de reprocher à l’un d’eux ses larmes. Un jour, elle vit Lola rentrer de la promenade avec Georges, mais elle apprit qu’ils venaient de se rencontrer et que l’enfant, d’ailleurs, appelant son père, avait été la cause de leur réunion. Un autre jour, passant près d’un bosquet où son mari, à haute voix, lisait des vers, elle se jeta derrière un arbre et s’y tint cachée : Georges acheva la pièce, parla d’une autre, ajouta pour Lola, occupée à coudre, une ou deux réflexions sur le goût public, puis s’éloigna nonchalamment en serrant son livre, sans même un regard derrière lui.

Réduite à se nourrir d’un seul chagrin, Denise puisa du moins dans ses présomptions de quoi le rendre plus amer et plus substantiel. Elle ouvrit de nouveau tout son cœur à Claude, se rejeta dans le supplice de n’être plus mère que pour compter des cris et subir des hontes, mais pénétrée du sentiment de son impuissance, avec l’ivresse farouche du désespoir.

V

— Claude, venez ici !… Qui vous commande ?