— Il faut y aller. Mais je n’ai pas l’intention d’attendre une heure !… Tenez, je vais marcher vite : j’entends que vous m’ayez rejointe avant le ruisseau.
La matinée retentissait du bruit des cigales. Sur la terrasse, la lumière semblait pleuvoir, les larges fronts des arbres se confondant et ne la laissant tomber que par gouttes. Mais, au-delà de cette zone relativement fraîche, la campagne éblouissait, sous un ciel flambant, par de violentes oppositions de soleil et d’ombre et des réverbérations aveuglantes. La vigne, plantée en contre-bas derrière la maison, parsemée d’oliviers aux rondes têtes grises et de petits pêchers piqués de points d’or, était longée d’un sentier à peine abrité dans lequel la jeune fille s’engagea. Devant elle se déroulait un site harmonieux, où les champs alternaient avec les ombrages, dans un amphithéâtre de coteaux tout couverts de bois au flanc desquels on apercevait, çà et là, des toits de tuiles bronzées parmi les pins. Elle approchait déjà de l’étroit canal, roulant une eau bruyante entre les bords sans accident d’un lit maçonné, lorsqu’elle entendit derrière elle un galop rapide qui cessa brusquement à sa hauteur.
— C’est bien, murmura-t-elle, vous êtes exact !… Et que vous a dit votre maman ?
— Pas grand’chose, Mademoiselle ! Elle voulait m’emmener dans la remise, voir les petits que la chatte a trouvés cette nuit ; mais alors je lui ai dit que vous m’attendiez, et elle m’a tout de suite laissé partir.
— Cela ne vous aurait-il pas amusé d’aller avec elle ?
— Mon Dieu… comme ci, comme ça ! répondit Claude, trop fier pour confesser que la crainte des suites l’avait empêché de céder à la tentation.
La gouvernante sourit orgueilleusement en caressant du bout des doigts le petit visage qu’avait coloré l’exercice. Chacun des avantages qu’elle remportait, chaque défaite infligée par ses froids calculs à une rivale en posture de la congédier lui emplissait le cœur d’une joie débordante. Il lui semblait que la justice reprenait ses droits, que le sort, qui l’avait longtemps maltraitée, l’acheminait par une voie sûre, son mystère aux lèvres, vers des triomphes proportionnés à ses déceptions.
Si ingrat que puisse être un tel retour, et bien que les circonstances du récit aient permis précédemment d’en noter plusieurs, il est utile pour la clarté de ce qui suivra d’analyser ici les sentiments dont s’était inspirée la conduite de cette fille lucide depuis le jour de son arrivée à la Cagne.
Quatre années d’une humiliante servitude l’y avaient amenée en pleine révolte. Elle était résolue à changer sa vie, à violenter en elle le sexe et la race pour manœuvrer la fortune comme un jeune Anglais, et, n’ayant aucun plan, ne pouvant, faute de ressources, en établir un, nourrissait une de ces confuses ambitions qui ne connaissent leur objet que lorsqu’elles le tiennent.