On lui avait dit d’Elpémor qu’il était étrange. Il n’en avait pas fallu plus pour l’attirer, de même qu’il suffit d’un léger indice pour donner au prospecteur avide de richesses la curiosité d’un terrain. Fatiguée de vivre au milieu de figures conventionnelles, elle aspirait au voisinage d’une originalité, même blessante, fût-ce en pleine campagne, dans un cercle étroit, où les inconvénients en sont plus sensibles. Ne devait-elle pas, pour réussir, faire elle-même favorablement apprécier la personnalité la plus excessive, et à quel meilleur juge la déférer qu’à un esprit réputé vif et indépendant ?
Denise, à ses yeux, ne comptait pas. Avant de la connaître, elle s’était tracé d’elle un portrait moral à quelques nuances près parfaitement exact. Une maîtresse de maison sans plus d’empire, une mère se déchargeant du soin naturel de faire choix pour son fils d’une gouvernante, ne lui semblait pouvoir tenir qu’un rôle de comparse, à peine plus encombrant dans sa modestie que celui d’une aïeule paralytique ou d’une servante gardée par charité. De telles figures, ombrageuses, mais passives et constamment la proie d’un songe intérieur, n’ont été épargnées par la nature que pour servir de piédestal aux volontés fortes. Il arrive cependant qu’avant de les utiliser celles-ci les jalousent et puisent dans un dépit bassement fondé le désir de les humilier davantage.
La jeune fille n’avait pu approcher Denise sans se sentir pénétrée de cette jalousie. Inintelligente et sensible, d’une beauté sans caractère et sans précision et d’une nonchalante élégance qui s’y accordait, plutôt l’air d’un fantôme que d’une vivante, inférieure à l’idée qu’elle s’en faisait et qui pourtant déjà n’était pas flatteuse, Mme Elpémor lui était apparue dans ce cadre des femmes privilégiées qui n’ont eu, dit le vulgaire, que la peine de naître. La considération et la fortune se joignant sur elle firent à Lola l’effet d’un manteau de cour attaché aux épaules d’une pauvresse. Elle pensa aux filles-reines, dont elle était, que dépossèdent des meilleures parts, contre toute justice, d’aussi insignifiantes créatures. Que celle-ci, par la toute-puissance de l’argent, alors qu’elle était faite pour quelque courtier, eût en outre réussi à parer ses tares de l’éclat d’un mari tel que Georges, n’était-ce pas comme un défi jeté par malice à la splendeur sans dot et au talent pauvre ? Sourdement, son ambition de parvenir se doubla du vœu que ce fût aux dépens de cette femme comblée et par cet homme impertinent et méditatif dont il sautait aux yeux qu’elle n’était pas digne.
Georges l’avait d’abord beaucoup intriguée. Prévenue contre lui ou en sa faveur, selon qu’elle écoutait Mme Ardant ou s’abandonnait à ses réflexions personnelles, elle avait essayé de le déchiffrer et s’était rendu compte du sérieux effort que nécessiterait cette besogne. Un esprit si capricieux, en même temps si fier, ne se livrait pas d’un seul coup. Il en fallait juxtaposer les aspects soudains. Opération captivante, pleine d’imprévu, mais dont parfois son caractère s’était irrité. La pratiquant, il lui semblait, sous un ciel farouche, en pleine nuit, découvrir par lambeaux un paysage à la clarté intermittente de brusques éclairs. Tantôt elle apercevait un bas-fond et tantôt une cime ; mais toujours l’échappée était pittoresque et laissait dans l’impatience de celle qui suivrait.
Lorsqu’elle eut pris de cette nature une vue suffisante, elle fut surtout frappée des rapports étroits qu’elle présentait avec la sienne à certains égards. Georges aussi portait le poids d’une âme révoltée. Elle l’avait pressenti dès le premier jour, en l’entendant parler de sa blessure dans la charrette qui la conduisait à la Cagne. D’autres propos, sur les sujets les plus différents, l’avaient confirmée par la suite dans cette impression ; mais c’était à la guerre qu’il revenait, avec une obstination de possédé et un flegme apparent de clergyman, lorsqu’il voulait intégralement décharger son cœur.
Le crime social, en elle, l’intéressait peu, ou plutôt il n’en parlait que secondairement, car il lui reprochait par-dessus tout d’avoir été un attentat contre sa personne. De ce grief, aussi catégorique, aussi passionné que celui de l’esclave contre le maître, il extrayait avec délices toutes les conclusions qu’en peut tirer rigoureusement un esprit logique.
— Par quelle aberration, aimait-il à dire, peut-on se donner comme patriote ? Que penseriez-vous, je vous prie, d’un particulier qu’un autre aurait jeté dans le fond d’une cave, y aurait tourmenté plusieurs années, l’exposant nuit et jour à une mort affreuse et finissant par le priver de l’usage d’un membre, et qui, la liberté lui étant rendue, irait se prévaloir avec arrogance d’un fanatique amour pour son tortionnaire ?
D’autres fois, plus farouche, il déclarait :
— La volonté du pays que l’on appelle France m’a jeté malgré moi dans cette aventure ; la France est la raison de ma propre guerre, et c’est à elle, par conséquent, que va toute ma haine.
Un sens individuel aussi monstrueux ne pouvait qu’éveiller la sympathie dans le cœur d’une fille comme Lola prête à tout immoler à ses ambitions. Comparant Georges aux hommes qu’elle connaissait, il lui semblait dominer les moins stupides de la hauteur d’une tête qui osait penser. Elle l’admirait aussi de parler sans crainte, dans le mépris des opinions couramment admises et du scandale que pouvaient susciter les siennes.