Remontée dans sa chambre un instant après, elle l’avait accablé de caresses et lui avait donné des friandises.

Une malicieuse animation colorait son teint. Elle venait d’apercevoir, dans un éclair, l’avantageux parti qu’elle pouvait tirer de l’humeur contrariante de son élève et en avait fait sur-le-champ la base d’une méthode. Prenant Claude sur ses genoux, récompense qu’elle ne lui accordait que de loin en loin, lorsque sa docilité l’avait par hasard satisfaite, elle le complimenta de sa rébellion et lui enjoignit, pour l’avenir, de refuser systématiquement à sa mère toute obéissance, le menaçant des châtiments les plus rigoureux s’il s’avisait de contrevenir à cet ordre ou d’y faire jamais allusion.

L’enfant redoutait trop son institutrice pour discuter aucune de ses exigences. Il s’était engagé, et il tenait. Afin de prévenir toute distraction, elle avait imaginé par la suite de lui rappeler tous les matins son devoir impie, sous la forme d’un interrogatoire invariable. Il devait le subir debout près d’elle et elle insistait quotidiennement, avec cruauté, sur le parti qu’elle lui ferait en cas d’infraction.

Cette manœuvre eut pour effet d’affoler Denise, de la livrer dans une attitude de vaincue à l’ironie blessante de son mari. Diverses expériences, toutes désastreuses, lui attirèrent de sa part des épigrammes dont elle souffrit dans sa tendresse et dans sa fierté, non moins que de voir Claude, entêté contre elle, se conformer aux ordres brefs de sa gouvernante avec une rigueur exemplaire. Force lui fut de renoncer à toute prétention et de se résigner, la honte au cœur, à ne devoir qu’aux bons offices d’une servante retorse un semblant d’empire sur son fils. Lola sentit alors qu’elle était maîtresse. Entre cet enfant qu’elle gouvernait, cette mère dépossédée et cet homme intéressé par sa réussite, elle se dressait comme une puissance admirée ou crainte avec laquelle chacun devait compter. Sa réserve disparut sous un flot d’orgueil, et bientôt elle ne mit plus aucune discrétion à exploiter les avantages qu’elle avait su prendre.

Mais, à l’usage, les plus brillants lui semblèrent modestes et les plus positifs la déçurent. Aucun ne paraissait lui faciliter la conquête de celui qui l’occupait seul. Malgré la bienveillance qu’il lui montrait, elle ne pouvait légitimement se flatter d’avoir fait un pas dans l’intimité d’Elpémor. Ce n’était pas à l’occasion d’un geste ou d’un mot que celui-ci livrait son âme profonde. Lola le rencontrait un quart d’heure après aussi mystérieux, aussi sec, avare surpris sans doute de s’être attendri, mais sans tenir pour désastreux, ni même important, d’avoir distrait de son trésor quelques pièces de bronze. L’or et les pierreries de cette pensée demeuraient à l’abri des mouvements qui n’en laissaient tomber avec dédain que de basses monnaies, déjà remarquables par le style et propres à donner la curiosité de ce qu’elle recélait de vraiment précieux.

La jeune fille lui avait emprunté des livres, avec l’espoir qu’un goût commun pour certains auteurs finirait à la longue par les rapprocher. Elle essayait d’en dire un mot en les lui rendant. Mais tantôt il détournait la conversation, tantôt il démolissait d’une boutade l’opinion qu’elle venait à l’instant d’émettre. On le sentait rebelle à toute discussion, à tout échange de vues sur l’art littéraire et particulièrement sur la poésie. Lola se rendait compte avec humeur que ni la clairvoyance, ni l’amour du beau ne compensaient aux yeux de cet arrogant le tort fondamental de porter des jupes. De quel accent pincé ne lui avait-il pas répondu sur l’éloge risqué par elle d’une contemporaine dont elle lui rapportait le dernier volume :

— Je ne conteste pas qu’elle ait du génie : ne serait-ce que celui de l’incontinence étendue naturellement des mœurs au langage !

Il arrivait parfois qu’il lui lût des vers, la rencontrant dans le jardin où elle était assise avec Claude et où lui-même se promenait un volume en main, mais comme on montre une aquarelle à quelque profane, en ne lui demandant que d’admirer. Peut-être même se serait-il contenté d’un discret silence, car il ne lisait à haute voix que pour son plaisir, afin de mieux goûter la cadence des strophes. Le dernier vers murmuré, il se levait ; le timbre pénétrant de sa voix profonde vibrait encore aux oreilles de la jeune fille qu’il avait déjà disparu.

A dix reprises, elle avait été sur le point de l’interroger, de lui demander un aperçu de ses propres œuvres dont la curiosité lui hantait l’esprit. Mais elle n’avait jamais osé s’y aventurer, trop certaine à l’avance du résultat. Autant aurait valu questionner la mer sur les paysages qu’elle fait naître. Elpémor ne parlait de ses travaux que pour leur imputer son humeur maussade lorsqu’il la jugeait trop blessante. Encore le faisait-il sans aucun détail. Il fallait être au courant de leur nature pour savoir exactement ce qu’incriminaient alors ses excuses et son mouvement de tête ennuyé.

« Insupportable et profond ! » pensait Lola. Certains jours, où le premier de ces qualificatifs lui semblait particulièrement mérité, elle s’exhortait et se contraignait, par dépit, à douter de l’exactitude du second. Mais le mépris en elle n’était pas sincère. Un geste, un mot de Georges, un simple changement de physionomie lui rendaient tout son goût pour une énigme aussi féconde, voulait-elle croire, qu’elle était ardue. Elle redoublait alors d’attention. Sa patience et sa ruse, un instant lassées, redevenaient égales à celles du chasseur cent fois déçu dans la poursuite d’un gibier farouche, mais qui espère, par une connaissance parfaite de ses voies, réussir un jour ou l’autre à le capturer.