Après plusieurs semaines de vaines tentatives, Lola avait failli crier de plaisir en découvrant, un soir, dans le salon, parmi des livraisons éparpillées, un numéro de revue au sommaire duquel fulgurait le nom d’Elpémor. Elle était seule, elle avait soustrait l’exemplaire, l’avait rapidement emporté, le serrant contre elle, aussi émue de son audace, inquiète de ses suites, que si elle venait de dérober un objet de prix.
Elle s’était mise au lit et elle avait lu. La publication comportait quelque deux cents vers répartis en trois pièces d’importance égale. Après un coup d’œil sur une gravure, les ayant parcourues toutes les trois, afin de satisfaire sur-le-champ sa curiosité, elle était revenue à la première avec gourmandise, exprimant entre ses lèvres le suc de chaque strophe comme on fait en été d’un raisin mûr. Son oreille était seule intéressée, mais tout son corps s’alanguissait et ses mains tremblaient. La voix même d’Elpémor résonnait en elle. Le peu qu’elle connaissait de cet homme étrange se reflétait si exactement dans ses vers qu’il lui semblait l’y contempler comme dans un miroir. Certains passages, plus évocateurs, plus vibrants ou particulièrement saisissants par le choix des mots, la renversaient au creux de son oreiller, chatouillée d’un plaisir qui gonflait sa gorge. Lorsqu’enfin elle s’était décidée à fermer les yeux, elle savait les poèmes presque par cœur, et elle s’était endormie, un instant après, dans la cadence, obsédante comme une ritournelle, d’un quatrain qu’elle avait spécialement goûté.
Le lendemain, avant sept heures, elle était debout, résolue à tirer parti le jour même d’un avantage obtenu sans aucune manœuvre. Ses scrupules de la veille l’avaient quittée. La grande affaire était de rencontrer Georges. Et encore convenait-il que ce fût à point, dans une circonstance naturelle, de préférence ailleurs que sur la terrasse où la proximité de son cabinet lui rendrait une rapide retraite trop aisée. Le mieux était de se tenir dans l’expectative. Elpémor, vers neuf heures, s’était montré. Elle avait attendu qu’il s’éloignât et s’était mise en route derrière lui.
Les habitudes du jeune homme lui étaient connues. Certains coins du domaine l’attiraient entre autres et il avait suffi à l’observatrice d’un coup d’œil pour être renseignée dès son départ sur l’itinéraire qu’il suivrait. Peu friand d’exercice, il marchait uniquement par souci d’hygiène, se contentant d’aller au but qu’il s’était fixé et l’atteignant toujours par les mêmes voies. C’était au point qu’il finissait par tracer des pistes sur lesquelles scrupuleusement il posait les pieds sans jamais se permettre aucun détour, pistes parfois légères et parfois rompues, mais familières d’un bout à l’autre à la gouvernante qui s’était fréquemment amusée à les parcourir.
Elle le regardait cheminer à travers les pins et cessa bientôt de le suivre pour prendre sur sa gauche un étroit sentier qui conduisait à une clairière où elle s’arrêta. Un banc couvert de mousse se dressait au fond. Elpémor déboucherait de l’allée voisine et viendrait un instant s’y reposer. Lola sourit en s’asseyant sur le siège rustique.
— Apportez-moi votre livre, dit-elle à Claude.
L’enfant le lui tendit, s’installa près d’elle et se mit à l’étude sans application. L’air était trop vibrant, trop parfumé, il y avait autour de lui, sous la fraîche futaie, trop de perspectives de plaisir, pour qu’il prît intérêt au régime des fleuves qu’on lui désignait sur l’atlas. Fréquemment, son regard fuyait la carte, et il était surpris que l’institutrice ne l’y ramenât que d’un mot alors qu’elle le faisait ordinairement de façon plus rude. Tant d’indulgence à son endroit le rendit rêveur. Désireux d’en épuiser la vertu totale, il donna libre cours à sa malice, fit exprès des fautes ; mais Lola ne semblait pas s’en apercevoir ou ne les relevait que du bout des lèvres.
— Allez jouer ! ordonna-t-elle au bout d’un instant. Nous continuerons la leçon cet après-midi.
Elle ne se sentait pas d’humeur à lutter. Toute sa pensée était tendue vers l’entretien proche, autrement intéressant qu’un caprice de Claude. Reprenant la revue posée près d’elle, elle l’ouvrit aux pages dix fois lues, sourit d’y retrouver le nom d’Elpémor et chercha l’attitude abandonnée dans laquelle elle désirait qu’il la crût surprise. De nouveau, largement, les syllabes chantèrent. La délicieuse matinée leur prêtait sa grâce et les vers sonnaient plus purs dans le décor même où peut-être ils avaient été composés. Un des poèmes s’y appliquait de façon frappante. Il en dégageait si noblement la philosophie que la jeune fille, levant les yeux, se sentit troublée et que peu s’en fallut qu’elle ne se penchât pour baiser religieusement sa propre émotion sur une écorce sèche et tiède au goût de résine.
— Décidément, quand vous vous saturez de littérature dans un lieu sylvestre, un faune aurait beau jeu à vous surprendre ! prononça auprès d’elle une voix railleuse.