Elle tressaillit, Georges était à deux pas, appuyé sur sa canne, la regardant.

— Oh ! Monsieur, murmura-t-elle, vous m’avez fait peur !…

— Et que lisiez-vous donc de si captivant ?

— De beaux vers ! dit Lola, qui s’était reprise, en tournant son visage vers le jeune homme et en abandonnant sur ses genoux la brochure ouverte afin qu’il fût tenté d’y jeter les yeux.

— Ah ! vous avez trouvé cette petite bêtise…

Il lui prenait nonchalamment la revue des mains. Tout se fit attentif dans sa personne. Une cigarette fumait entre ses doigts comme la pastille d’une cassolette devant une statue. Et, pour la première fois, elle le vit flatté, tandis qu’il confrontait à l’éloge reçu la valeur de quelques strophes parcourues sans hâte.

— Alors, demanda-t-il, cela vous plaît ?

— Plus que je ne puis dire ! répondit Lola.

Georges inclina la tête et rendit le livre en déclarant très simplement qu’il avait fait mieux. Ces trois poèmes étaient de ceux qu’il prisait, sans plus, les ayant composés avant la guerre, dans la mollesse d’une félicité insouciante. Il y manquait le cachet de l’amertume. A présent qu’il avait vu en action les hommes, mesuré leur sottise et leur malice, il méprisait du fond du cœur les poètes joyeux, les comparait à des oiseaux chantant à tue-tête sans prendre garde aux cercles menaçants que trace au fond du ciel l’épervier.

La jeune fille l’écoutait avec ravissement. Mais à peine prenait-elle garde au sens des paroles, bercée par le son de la voix grave et pénétrée d’une indulgence qui gonflait son sein. Ses sentiments lui étaient doux dans leur confusion. Ils ressemblaient à ceux qui s’emparent d’un homme lorsqu’une femme, assiégée depuis des mois, se résout brusquement à capituler et entreprend tout aussitôt de se dévêtir.