— Moi, je trouve ces poèmes parfaitement beaux ! osa-t-elle répéter après un silence, sans tenir compte de l’appréciation d’Elpémor.
Il la regarda un peu surpris. Les yeux couleur de bronze le dévisageaient et le sourire qui s’embusqua sous sa fine moustache ne parut pas déconcerter leur tranquille audace.
— Peut-être avez-vous tort ! dit-il enfin. On n’est pourtant jamais bon juge de ce que l’on fait…
Elle s’enhardit encore et l’interrogea. Appuyé contre un pin, les bras croisés, il répondait complaisamment à toutes ses questions, évitant cependant de la regarder et feignant, par contenance, de prendre intérêt aux ébats de son chien que poursuivait Claude. Elle fut tout étonnée de le voir timide, sans nulle humilité, nulle confusion, mais dépouillé de cette orgueilleuse assurance qui le rendait souvent insupportable. Il exposait d’une voix sereine ses idées sur l’art. A deux ou trois reprises, il cita des vers que Lola, dans une posture pleine de recueillement, écoutait avec une reconnaissante attention.
— Et dire que tout cela reste ignoré, qu’un talent comme le vôtre est perdu pour tous ! s’écria-t-elle, sincèrement indignée, comme il venait de dérouler une strophe harmonieuse.
— Que voulez-vous qu’on en fasse ? demanda-t-il.
— Qu’on le connaisse, dit-elle, et qu’on l’apprécie !
— A quoi bon ?
Il parut réfléchir quelques instants, puis, inclinant la tête vers la jeune fille et attachant sur elle un regard sérieux :
— Vous ne saurez jamais, prononça-t-il, combien je me moque de la gloire ! La rechercher, selon moi, c’est s’abaisser. Existe-t-il en France six douzaines d’hommes capables de goûter un poème parfait ? Ceux-là connaissent mon nom et peuvent lire mes vers puisqu’aussi bien il en paraît, à longs intervalles, dans quelque revue comme celle-ci. Quant à la foule, à ces industriels, militaires et politiciens que Baudelaire, dédaigneusement, nommait : la canaille, non-seulement son opinion m’est indifférente, mais je ne désire pas la toucher ; que me prouverait l’admiration de gens sans esprit, incapables de distinguer un alexandrin isolé d’une ligne de prose et dont les plus lettrés hausseraient l’épaule si vous leur disiez que Paul Fort écrit en vers ?