La mollesse aidant, elle était bientôt tombée dans une apathie qui lui rendait sa situation supportable. La violence même des procédés de l’institutrice, loin de l’en arracher, l’y enfonçait. Que pouvait-elle opposer à de telles attaques ? Elle en avait été comme étourdie et ne s’était relevée des derniers chocs que pour conclure à la folie de toute résistance. Ce découragement, cette résignation fataliste et pleine d’amertume, n’avait d’ailleurs été qu’un des fruits jumeaux de sa décevante rébellion. Le respect de la force était né en elle et ses sentiments envers Lola s’étaient amendés. Elle détestait toujours cette fille altière, mais avec moins d’emportement et de plénitude. De sang-froid, plus sincère vis-à-vis d’elle-même, elle se serait avoué que les surprenants résultats obtenus de Claude la flattaient dans son amour-propre de mère et lui faisaient reléguer au second plan les moyens par lesquels ils étaient acquis. Ceux-ci continuaient bien à la révolter, mais sa raison ne les réprouvait plus au même point.

A différentes reprises, elle avait vu la gouvernante récompenser Claude d’un effort, lui savoir gré d’un acte de soumission. De cette remarque à la notion que ses pires sévices pouvaient justement s’exercer, il n’y avait que l’épaisseur d’une pensée loyale. Ses facultés d’observation n’étaient pas si vives qu’elles lui permissent de raffiner sur les apparences et de distinguer une manœuvre sous la méthode. Elle se bornait à déplorer dans ses réflexions l’intransigeante nature de celle-ci et à nourrir l’espoir qu’un jour viendrait où la conduite et l’application de l’enfant n’offriraient plus à ses rigueurs le moindre prétexte.

Lola, de son côté, se montrait plus souple. Sa domination assurée, elle avait estimé sage d’adoucir aux angles une réserve qui touchait à l’impertinence. Au lieu de délaisser, de fuir Denise, elle acceptait les occasions de la rencontrer et s’appliquait alors à paraître aimable. Tourmenter et charmer à la perfection, telles étaient les deux forces de cette nature habile à en user alternativement et à équilibrer leurs actions contraires. Dans la minute où l’on pensait la haïr le mieux, on s’apercevait que sa grâce était sans limite. Dès lors, on hésitait à ne pas l’aimer. Ses attitudes déconcertaient comme la patte du chat, tour à tour griffe aiguë et soie caressante. La haine et la tendresse, la confiance et la crainte finissaient par se fondre en parties égales dans la curiosité qu’elle inspirait.

On la vit un soir, Claude couché, revenir sur la terrasse avec un ouvrage et s’installer sans aucune gêne en face de Denise. La température était accablante. Georges, qui fumait, se rapprocha et la conversation prit un tour aisé qu’elle n’avait pas ordinairement sous ces beaux ombrages. Sur une saillie pleine d’équivoque, mais placée à point, Denise, apprivoisée, se surprit à rire. C’était la première fois qu’elle s’abandonnait en présence de la gouvernante de son fils. Comme pour lui tenir compte de cette gaîté, il fut bientôt question des études de Claude et du programme que l’on suivait pour son instruction. Ses aptitudes furent confrontées avec ses points faibles. La jeune femme écoutait dans le ravissement.

En montant se coucher, elle dit à Georges :

— J’ai peut-être été injuste envers Mademoiselle : sa sévérité me fait horreur, mais, à la réflexion, je la crois capable et je dois reconnaître qu’elle se dévoue.

— C’est trop de bienveillance ! répliqua-t-il.

Lola, le lendemain, ne descendit pas. Elle voulait être désirée, et elle pensa l’être, puisque Denise elle-même, le jour suivant, lui reprocha, par ces chaleurs, de rester chez elle, alors que la terrasse était délicieuse. Bientôt, toutes ses soirées se passèrent dehors, dans un commerce familier avec la jeune femme. Elles brodaient sous la lampe et causaient gaiement. Denise exagérait ses façons affables et recourait de temps à autre à d’innocentes ruses pour obtenir qu’il lui fût parlé de son fils.

Cette ambition, presque toujours, était satisfaite. Cependant, il suffisait que Georges intervînt pour que la confidence fût interrompue. Des exercices de Claude, de ses boutades, l’entretien passait bientôt à quelque sujet supérieur dont la stérilité surprenait Denise par rapport à celui qu’on abandonnait. Elle ne s’y mêlait pas, écoutait à peine, et quelquefois, levant la tête, les mains sur sa jupe, feignait de suivre au firmament le vol d’un oiseau. Mais, lorsque son regard rencontrait Lola, elle voyait la jeune fille transfigurée. Une animation exceptionnelle colorait son teint, sa ferveur était trahie par ses lèvres mêmes dont elle modifiait l’inflexion. Denise tombait alors dans une vague tristesse et, pour y échapper, fermait les yeux sur une image de son enfant évoquée sans joie.

Son grand étonnement était de voir Georges accepter peu à peu des controverses où il finissait par livrer le meilleur de lui. Rien qu’au son de sa voix, à ses manières, elle sentait bien qu’il le faisait avec complaisance. Lola, d’ailleurs, lui marquait-elle de la peine à suivre, semblait-elle hésiter sur un détail, aussitôt il abondait en explications, donnait à sa pensée un tour plus précis, la conformait, pour ainsi dire, à l’intelligence où son désir était de la sentir battre. Il suffisait qu’elle questionnât pour qu’il répondît. Son indifférence ordinaire aux questions pratiques tombait devant un geste de la jeune fille l’invitant à choisir, entre deux dessins, celui qu’elle broderait sur une nappe à thé.