Denise bénéficiait de cette indulgence, mais comme une humble amie d’un repas intime où elle est admise par surcroît. Nulle attention condescendante ne venait à elle qu’après avoir ému la préférée. Il lui fallait son cœur pour s’y tromper, et son ardent besoin de confiance aveugle pour concevoir de ces faveurs quelque gratitude.

La soirée, le plus souvent, se terminait tard. Une nuit de chaleur douce et de clair de lune, Georges proposa de la continuer au jardin. Denise prit une dentelle et ils partirent. A peu de distance de la maison, s’élevait, sur la gauche, un léger talus au-delà duquel des champs s’étendaient. Lola le gravit comme une chèvre. Elle le redescendit à moitié pour aider Denise qui se dirigeait difficilement entre les broussailles.

Le plateau était bordé d’un étroit sentier qu’ils suivirent en file indienne, Georges les menant, jusqu’à un bouquet d’arbres où ils pénétrèrent. On y voyait sous bois comme en plein jour. La clarté ruisselait sur les troncs obliques, les ombres étaient bleues et le sol brillant. Dans un quadrilatère de pins immobiles, une étendue baignée de lune, qu’ils eurent à franchir, semblait attendre un bal de farfadets. L’institutrice le fit remarquer à Georges. Ils continuèrent à marcher sur le même rang, suivis à quelques pas de la molle Denise soudain gonflée de jalousie et prête à pleurer.

Par la hauteur de ses futaies, par son air sauvage, le petit bois donnait l’impression d’être immense et l’on était tout étonné, la lisière atteinte, de l’avoir si vite parcouru. Bientôt, ils distinguèrent la route devant eux. Elle contournait le pied d’une ronde colline, flanquée d’habitations disséminées qu’un abondant feuillage masquait en partie, et menait à la plaine par une pente légère bordée sur un côté d’un mur en pierres sèches. Un pont de briques jeté aux piles d’un étroit barrage, permettait un peu plus loin de franchir le ru. Près de ce pont s’épanouissait un arbre isolé. La bouillonnante écume grondait sous ses branches, s’étalait hors de l’ombre en nappe brillante, couvrait plus loin de taches livides la fuite du courant écaillé de reflets par la lune oblique.

— Quel caractère a cet endroit ! murmura la jeune fille en s’accoudant au parapet et regardant l’eau.

Georges inclina la tête et s’assit près d’elle. On apercevait sur la droite quelques cyprès, sombres glaives poignardant la nuit transparente, puis un rideau de peupliers rebroussés d’argent par un effet de l’air câlin qui berçait leurs cimes. Des toits de tuile abandonnés luisaient comme des plaques. Aux lèvres de Lola, des mots chantèrent.

Sa voix ardente, pleine de noblesse, et qu’elle semblait porter sur ses deux mains jointes, s’accordait délicieusement au poème choisi. C’était une sorte d’hymne à la nuit antique, célébrée comme la mère des pensées du sage et la libérale inspiratrice du frappeur de lyre. Le murmure étouffé d’un flot paisible y alternait avec les sonnailles d’un troupeau. Denise, qui se tenait à côté de Georges et s’appuyait d’une main sur son épaule, sentait se fortifier en elle toutes ses craintes à le voir attentif et comme absorbé. Il contemplait la chute de l’eau avec insistance et n’avait pas frémi à son attouchement.

— De qui sont ces beaux vers ? demanda-t-elle, surprise du son navrant que rendait sa voix, lorsque la dernière strophe eut fondu dans l’ombre.

La récitante leva sur elle un regard stupide.

— De moi ! répondit Georges en serrant les dents.