Elle n’avait eu qu’à formuler ce désir exprès pour que, scrupuleusement, il s’y conformât. Mais encore avait-il fallu l’exprimer : l’amant, déshabitué de rendre aucun soin, inattentif par égoïsme et par nonchalance, aurait trouvé d’autres façons d’affirmer son zèle ; il ne se serait pas avisé que celle-ci pût plaire.

Et pourtant sa passion était si profonde qu’en vain essayait-il de la comparer en remontant le cours de sa vive jeunesse. Les quelques belles figures de femmes qu’il y rencontrait lui semblaient sans éclat, surtout sans grandeur, à côté du visage qui charmait sa vie. C’était, lorsqu’il les opposait une par une à la fière Lola, comme un piètre défilé de sujettes confuses glissant sous le regard d’une impératrice. Et laquelle avait-il sincèrement aimée ? A laquelle avait-il sacrifié une heure quand la tentation du jeu l’attirait ? Cocottes, petites bourgeoises, ouvrières pimpantes, n’avaient été pour lui que des distractions, parfois goûtées avec l’espoir d’en retirer mieux et régulièrement repoussées après quelques mois, autant par lassitude de leur chair connue que par mépris de leur mécanisme inférieur. Il se rappelait des moins sottes quelques traits piquants, mais ne s’était soucié de l’esprit d’aucune. On l’aurait, à cette époque, étrangement surpris en lui disant qu’un jour une de leurs sœurs réussirait, par ses manœuvres, à le subjuguer.

Et le mot, cependant, n’était pas trop fort ! Il avait dédaigné, puis s’était défendu, puis avait cédé, jusqu’au moment où, se grisant de ses faiblesses mêmes, il avait fini par se trouver en pleine dépendance.

La possession inattendue de la ferme fille aurait pu brusquement l’affranchir. Il aurait suffi pour cela que, sous ses baisers, il sentît cette langueur propre à son sexe dont il avait, pour ainsi dire, le mépris natif. L’opposant aux apparences qui l’avaient séduit, il se serait raillé avec amertume de s’être laissé prendre à des artifices. Mais le corps de Lola, puissant et svelte, admirablement établi dans ses proportions un peu grandes, semblait l’instrument même, formé tout exprès, qu’il fallait à cette nature passionnée d’empire pour se révéler dans l’amour. Et il ne tarda pas à s’y montrer sans aucune réserve. Les naïvetés, les inévitables maladresses des premiers contacts surent échapper à la critique d’un amant expert en se donnant un air de malices voulues. La pratique les supprima ou les mit au point. Il n’en subsista bientôt plus que le délicieux. Devant les feux de houille des veillées anglaises, au milieu de collègues impures et chastes que tourmentait collectivement et chacune à part le fiévreux démon monastique, Lola s’était livrée à d’étranges lectures, nourrie de ces propos, de ces anecdotes au gingembre dont se délecte une société prétendue pudique, entre personnages du même sexe. C’était là que s’était faite et perfectionnée son éducation libertine. Elle arrivait au plaisir pleine de connaissances, dans la situation d’un bachelier nourri de belles-lettres qui brûle d’utiliser ce trésor acquis en d’originales créations. Pas plus que celui-ci, elle ne doutait d’elle. Sa fantaisie lui paraissait le guide le plus sûr, et le meilleur moyen de réduire un homme celui qu’elle saurait exercer.

Georges se trouva donc, dès les premiers jours, comme étourdi d’une possession tournant de telle sorte qu’il y fit aussitôt figure de proie. Il se croyait inaccessible au vertige des sens : quelques nuits lui prouvèrent, en l’y abîmant, qu’il l’avait toujours ignoré. A peine hors de leurs bras, déjà lassé d’elles, il dominait de son esprit d’imbéciles maîtresses, une épouse intimidée jusqu’en ses ardeurs : ce lui fut une surprise d’affronter une âme qui prétendait encore à régir la sienne dans l’emportement du plaisir et qu’il sentait, l’instant d’après, toujours aussi forte, penchée sur sa fatigue avec indulgence.

En retour de sa passion mêlée de respect, il jouissait d’être aimé autant qu’on peut l’être quand la tête et la chair sont surtout en jeu. Sans doute, pleine de calculs, ambitieuse d’abord, la jeune femme chérissait en lui l’instrument qui permettrait à ses desseins de se consommer. Mais leur poursuite n’était pas tout, sa personne comptait et son orgueil l’aurait fait rompre avec arrogance devant un hommage indigne d’elle. Que Georges eût du génie, une belle bouche sérieuse, un air, avec cela, naturellement noble et des façons disciplinées jusqu’à la froideur, c’était de quoi lui plaire, le lui rendre aimable, indépendamment de toute considération d’intérêt. Son attitude et son sourire trahissaient sa joie quand elle pressait contre son sein ce visage pensif. Et plus elle le voyait s’animer par elle, plus elle brûlait d’accentuer cette animation, de répandre sur les traits furieusement baisés une expression plus impatiente ou plus satisfaite.

Tant d’ardeur à l’enchaîner tombait, hors du lit, comme le bouillon d’une eau qu’on éloigne du feu. Elle entrait en maîtresse chez son amant et sortait de sa chambre en étrangère. La journée s’écoulait sans qu’il reçût d’elle une marque d’attention qui ne fût courante. Lola redevenait l’orgueilleuse personne qui accomplit consciencieusement une tâche rétribuée et s’applique à relever à ses propres yeux l’infériorité de son rang par une continuelle surveillance de sa dignité. Georges avait essayé, les premiers jours, de profiter des instants où ils étaient seuls pour faire sonner dans ses propos une note plus intime. Elle en avait montré du mécontentement et n’y avait pas répondu. Une fois même, comme il s’enhardissait, dans une allée d’arbres, jusqu’à lui caresser furtivement la taille, elle l’avait repoussé de toute sa hauteur.

— Faites-moi donc le plaisir de vous surveiller ! lui avait-elle dit d’un ton sec. Ces façons de collégien ne me conviennent pas.

Tel était l’ascendant qu’elle avait sur lui qu’il avait accepté la réprimande et, depuis lors, se contraignait pour ne point déplaire. Mais la réserve ainsi gardée pendant de longues heures stimulait sa mémoire à lui retracer les plus heureux moments des licences nocturnes. Son imagination, s’en emparant, brodait sur ce thème et Lola, rébarbative, l’occupait bien plus qu’elle ne l’aurait fait, complaisante. Renonçant à toute espèce de travail sérieux, ne prenant même plus la peine de noter les rimes qu’une habitude invétérée accouplait en lui, il ne tendait qu’à se donner d’exaltantes visions, poursuivies, comme au travers d’un réseau léger, dans la fumée de sa perpétuelle cigarette. Les sentiments qui l’agitaient, quand tombait cette fièvre, étaient ceux d’un adolescent longtemps chaste qu’éblouit jusqu’au vertige la première maîtresse : ils ne manquaient ni de fraîcheur, ni de naïveté.

Lola lui savait gré de ce don total, et quelquefois, le surprenant à s’en délecter, le récompensait au passage d’un rapide sourire. Mais ce n’était qu’un témoignage à peine indiqué de l’orgueilleuse ivresse qui la transportait. Quiconque en eût souhaité un signe plus frappant aurait dû le chercher ailleurs que là et l’aurait, au surplus, facilement trouvé dans un redoublement de sa sévérité envers Claude. L’influence prise sur le père la rendait si vaine qu’elle ne tolérait plus chez l’enfant la moindre infraction à ses exigences despotiques. Celles-ci, de jour en jour, se multipliaient. Non contente de l’obliger à de tels efforts qu’il avait compensé en quelques mois les résultats d’une indolence de plusieurs années, elle avait fait de son élève une espèce de page, un négrillon blanc, disait-elle quand elle plaisantait, dont sa forte manière, appliquée à point, lui avait assuré l’empressement. Claude, à la promenade, lui portait son livre, recevait son écharpe ou son ombrelle, visitait l’endroit du sol où elle s’asseyait pour le débarrasser des insectes et des épines. Il devait prévenir ses besoins courants et la joue lui cuisait tout aussitôt quand il ne ramassait pas avant elle un objet tombé. Elle ne lui pardonnait aucune distraction. Son plaisir, devant Georges, était de le montrer, ainsi assoupli, dans l’exercice des menus soins qu’elle se faisait rendre. Rien ne pouvait mieux plaire à ce cœur altier, ni lui inspirer, pensait-elle, un respect plus grand qu’un si complet usage du don de soumettre pour lequel elle se savait en partie aimée.