La présence de Denise ne l’arrêtait pas dans ces impudentes expériences. Celle-ci, pour elle, ne comptait plus, existait à peine, depuis que sa défaite, enfin consommée, avait détruit à son insu son dernier prestige. Claude, cependant, aurait pu lire une détresse poignante dans les regards que sa mère attachait sur lui quand il se conformait aux caprices de Mlle Dimbre. La colère y combattait la résignation et prenait parfois l’avantage. Mais ce n’était que par éclairs d’autant plus tragiques qu’on devinait en eux l’expression profonde de l’âme même, empêchée de soutenir ses démonstrations par la timidité déplorable du caractère. Bientôt, un voile léger en couvrait les feux et les yeux offensés ne reflétaient plus qu’une mélancolique amertume.

Septembre déclina sous de molles averses. Les soirées étaient plus courtes, mais délicieuses. Les paysages, nettoyés et rafraîchis, sous le vert mûr des frondaisons que menace l’automne, se paraient comme d’un vestige de leur grâce de mai. La félicité d’Elpémor, débordant soudain, se répandit en une sorte de bienveillance dont Lola l’encourageait à donner des marques. Leur secret, clé de voûte du frêle édifice qu’elle avait bâti comme son temple, lui semblait devoir être à tout prix gardé et elle jugeait, à cet effet, de bonne précaution qu’il détournât par sa conduite les soupçons possibles.

Denise, au plus fort d’un désespoir qu’alimentaient concurremment son mari et Claude, connut donc la surprise de sentir se fondre les présomptions génératrices d’une de ses angoisses. Comme lassé des plaisirs d’un jeu cruel, avec cette froide désinvolture qu’il mettait à tout, Georges se décidait à y renoncer. Il lui parut redevenir ce qu’il n’était plus. Sa brusquerie, se tempérant de furtifs égards, avait repris ce caractère de défaut naïf qui la rendait à l’expérience presque supportable. L’étrangère semblait bannie de son front rêveur et Denise les observait avec attention sans pouvoir distinguer la moindre équivoque dans la façon polie dont ils se traitaient.

Une confiance dévastée ne se marchande pas. Ou elle se refuse, ou elle se rend. L’excès même de la crise qu’elle a subie la dissuade de toute prudence, comme de toute mesure. Avec l’animation d’une convalescente qu’ébouit la perspective de la pleine santé, la jeune femme, avant même d’éprouver ses forces, entrevit sa délivrance et celle de son fils comme une certitude peu lointaine. C’était à elle à préparer cette heureuse issue, au lieu de l’espérer des seuls événements. Le personnage de l’étrangère, isolé de Georges, l’intimidait moins, en principe, et elle le détestait plus librement à la pensée qu’aucun amour ne le gardait plus. Rougissant de la faiblesse qu’elle avait montrée, déterminée, pour en finir, à payer d’audace jusqu’au moment où l’occasion s’offrirait à elle de se libérer d’un coup brusque, elle essaya de s’affermir par de molles attaques. Les amants en plaisantaient sur le traversin.

— J’ai l’impression qu’une brebis s’est juré ma mort ! disait Lola en éclatant d’un petit rire faux.

Et elle interdisait strictement à Georges de prendre son parti sous aucun prétexte.

Un soir, comme ils s’installaient sur la terrasse et qu’une fraîcheur assez vive tombait des platanes, la gouvernante envoya Claude lui chercher un châle, suspendu, disait-elle, contre son armoire. L’enfant se jeta dans l’escalier. Il reparut, un instant après, les mains vides.

— Mademoiselle, balbutia-t-il, je n’ai rien trouvé.

— Pourtant, le châle y est ! répondit Lola. Vous n’avez donc qu’à remonter et à chercher mieux.

La seconde course, aussi stérile, fut suivie d’une autre et la jeune femme s’impatienta, après la troisième, jusqu’à le traiter d’imbécile.