Lola, sans doute, avait pitié, se laissait fléchir, décidait de borner à l’avertissement la sanction méritée par sa première faute. Elle parut se hâter, puis s’arrêta. On la suivait au piétinement de ses fines sandales. Et Georges s’apprêtait à rentrer chez lui, convaincu qu’il y serait aussitôt rejoint, quand le bruit d’un papier glissé sous la porte abattit brusquement son exaltation.
Il le porta jusqu’à sa lampe et y lut ces mots :
« Prenez donc le parti d’aller dormir : vous risqueriez, en me tenant éveillée ce soir, de me trouver fatiguée la nuit prochaine. »
L’insolence du procédé excita sa rage. Puis ses yeux s’arrêtèrent sur la majuscule dont étaient paraphées les lignes au crayon. La pointe en tombait raide comme un doigt tendu. Elle était soulignée d’un trait oblique. Il se représenta son altière maîtresse traçant le billet d’une main paisible et appuyant cette initiale de cette forte barre.
Alors il se coucha et souffla sa lampe.
IX
La jeune femme ne s’était résolue à cette expérience que par désir de mesurer son empire sur Georges. Elle ignorait, le lendemain, en ouvrant les yeux, dans quelle disposition elle l’allait trouver. Si l’orgueil était plus fort en lui que l’amour, un seul regard sur son visage l’en avertirait et rien ne lui serait aussi facile que de se faire pardonner sa blessante audace. Mais elle eut bientôt fait de s’apercevoir qu’il ne songeait pas à bouder, qu’au contraire il s’ingéniait à paraître aimable et quêtait pour lui-même l’absolution.
Quand elle le rejoignit, la nuit suivante, l’ayant encore, par coquetterie, fait attendre un peu, il ne lui adressa aucun reproche. Sa contenance était celle d’un enfant puni qui n’ose croire au bonheur de rentrer en grâce. Après quelques minutes d’hésitation, autorisé par un sourire à marquer sa joie, il l’exprima par les caresses les plus emportées et les plus naïves effusions.
Dès lors, elle possédait un moyen certain de régir exactement, au mieux de ses vues, la passion allumée dans le cœur de Georges. Elle n’avait plus à redouter de ces sottes surprises, de ces trahisons inconscientes qui ruinent, au seul profit d’un accès d’humeur, un avenir intelligemment ménagé. Non qu’elle eût, dans sa pensée, arrêté un plan : aux premiers temps d’une liaison vouée à l’imprévu, soumise à la menace de mille circonstances, alors qu’aucune péripétie ne s’était produite qui permît d’augurer le tour qu’elle prendrait, c’eût été manquer d’esprit que d’en former un. Mais elle comptait, par la suite, se déterminer en réglant ses prétentions sur les événements et, pour cela, il importait qu’elle les pût manier sans risquer de se voir débordée par eux.
Le fond de sa nature apparut bientôt dans sa manière d’être envers Georges, une fois fixée sur le degré de sa soumission. Elle était de ces avides qui ne peuvent régner sans verser sur-le-champ dans la tyrannie. Multipliant les consignes comme à plaisir, dédaignant même ordinairement, par excès d’orgueil, d’énoncer les motifs qui les lui dictaient, elle exigeait de son amant, sous peine d’abstinence, la minutieuse observation des plus arbitraires. Puis, elle lui reprocha de ne point l’aimer. Ses silences qu’elle adorait, les sachant à elle, il suffisait qu’elle fût à court d’autres arguments pour les invoquer contre lui. Elle-même n’aurait pu dire si c’était par feinte ou si vraiment, sous l’influence de certaines humeurs, elle les interprétait dans un sens blessant. Libre de s’exprimer, son impérieux, son natif besoin d’asservir cherchait impudemment à se satisfaire sans discuter les prétextes qu’il se donnait : si bien que tantôt Georges était délaissé pour avoir fait preuve d’imprudence et tantôt, lorsque, docile, il veillait sur lui, pour avoir exagéré la circonspection.