Elle reposa sur les coussins la tête tourmentée, et la tenant sous son regard brûlant d’énergie :
— Ce que je désire, prononça-t-elle, c’est que, sans vain éclat, notre amour s’avoue. Nous n’avons été que trop longtemps un couple honteux. Votre femme sait à présent quels sont nos rapports et il serait contraire à ma dignité que vous parussiez l’oublier. Naguère, quand ses soupçons devenaient aigus, nous nous évitions par prudence. Nous imputions au hasard toutes nos rencontres. Nous n’hésiterons plus, désormais, à sortir ensemble. Non pour la dépiter, pour la braver, mais simplement parce qu’étant amant et maîtresse nous entendons nous comporter selon notre guise. De même, à table, au lieu de me confiner modestement dans mon rôle officiel d’institutrice, je prendrai part à la conversation, ou la dirigerai, sur un pied de complète égalité avec votre femme, ce qui aura pour avantage de rendre aux repas une animation qui leur manque. Là se limitent, pour le moment, toutes mes prétentions. Il ne s’agit, en somme, que d’une mesure d’ordre, d’une consécration destinée à frapper Denise en lui montrant la vanité d’un effort quelconque, nullement de nous embrasser devant elle, et encore moins de l’envoyer cirer mes chaussures !
Georges avait écouté sans interrompre. Une monstrueuse admiration se levait en lui pour l’impudence de cette maîtresse âpre et toute-puissante, aussi naturellement à son aise dans le crime moral qu’une favorite de roi barbare dans l’assassinat. Et il ne doutait point, ne pouvait douter, que Denise, attaquée de cette manière, en proie aux entreprises d’un génie lucide, radicalement impitoyable et net de scrupules, ne dût finir par renoncer à toute résistance : d’où lui venait pour sa femme un profond mépris.
— C’est bien, répondit-il, je vous comprends !
Il était midi. Elle sonna.
— Quand Armande sera prête, vous servirez, dit-elle en s’adressant à la femme de chambre ; Madame a dû partir tout à l’heure pour Aix et il se peut qu’elle ne rentre pas déjeuner.
Claude, pardonné, s’assit entre eux, le visage craintif. Il n’osait pas quitter des yeux son institutrice et employait toute sa prudence à ne pas l’aigrir. Mais Lola paraissait d’excellente humeur. En se mettant à table, elle avait caressé du bout des doigts la nuque de l’enfant, puis, se penchant vers lui, l’avait embrassé. Le décisif avantage dont elle se flattait la rendait indulgente pour son élève. Elle désirait voir autour d’elle régner l’insouciance et appréciait judicieusement l’importance de ce déjeuner pris à trois dans l’atmosphère particulière qu’elle voulait créer. S’y montrer familière et pleine d’entrain, n’était-ce pas dire à son amant : « Voyez comme je suis ; comparez notre aisance lorsque nous sommes seuls et la contrainte qui pèse sur nous quand Denise est là ! » Aussi s’ingéniait-elle à briller sans morgue. Son enjouement faisait penser à ces roses tardives qui gagnent, à éclater d’un bouton moussu, un charme plus subtil et plus attachant. Georges, fasciné, mangeait à peine ; tout son intérêt, tout son instinct allaient aux beaux regards illuminés qui parfois, maternellement, se posaient sur Claude.
La fin de l’aventure lui importait peu. Imminente ou lointaine, favorable ou non, il la subirait passivement, et ne cherchait d’ailleurs pas plus à l’imaginer qu’un opiomane son retour à la vie réelle quand la noire vapeur l’engourdit. Revenu un peu plus tard dans son cabinet, il s’étendit sur le sofa, se mit à fumer : les anneaux qu’il soufflait vers le plafond et les pensées qui ondulaient dans son mol esprit avaient sensiblement la même consistance.
Il fallut pour le tirer de cette hébétude l’exclamation triomphante de sa maîtresse, depuis quelques minutes en observation derrière les contrevents à demi fermés :
— Tenez, la voici, j’en étais sûre !