— Denise ? demanda-t-il comme sortant d’un rêve.
— Parbleu ! fit-elle.
Il quitta le divan, la rejoignit. On apercevait entre les arbres la robe de Denise, et bientôt on la distingua toute entière, marchant, la tête baissée, d’un pas rapide. A sa main droite se balançait le grand sac de toile dont le contenu un peu lourd lui battait la jambe.
Georges la vit venir sans nulle émotion, mais avec le sentiment de contrariété qu’inspire à l’égoïste en pleine euphorie l’importune visite d’une mendiante.
XII
Une branche de lierre n’est retenue au tronc d’un ormeau que par une multitude de petites racines dont aucune ne le mord profondément. On peut l’en séparer d’un léger effort : mais, à moins de la couper et de la détruire, on n’évitera pas que bientôt elle rejoigne le fût et de nouveau s’attache à sa rude écorce aussi étroitement que par le passé.
Cette aptitude particulière, cette vertu native, la souple plante la doit à sa faiblesse même.
Si banal que puisse être le rapprochement, entre elle et Denise Elpémor, il s’impose. Denise n’a pas la force de résister à la main malicieuse qui l’éloigne de Georges. Mais, de ce que ses fibres cèdent facilement, on concluerait à tort qu’elles sont brisées. Leur fragilité leur a permis de rester intactes. Elles n’aspirent qu’à reprendre leur adhérence.
La délaissée s’est crue maîtresse de régler sa vie, une fois la séparation consommée. L’inattendu, la précision, la violence du choc ont engourdi sur le moment ses nerfs délicats. Elle a pensé ne pas souffrir, souffrant une passion. Ses rapides préparatifs, sa descente vers Luynes, elle les a accomplis lucidement, comme un désespéré garnit son arme ou mesure sa corde. Et peut-être avec une sorte de volupté. L’évasion et le suicide poursuivent les même fins, celui-ci n’étant en somme, à l’usage des forts, que la forme complète de celle-là. La seconde où le tramway lui est apparu a été pour elle l’instant critique. Soudain, comme elle se raidissait, son enfant l’a fuie.
C’est alors qu’à une apathie presque totale a succédé la conscience la plus douloureuse. L’indiscrète attention des femmes de Luynes, ce qu’elle a cru deviner de leurs réflexions tandis que, rouge de honte, elle filait entre elles, ont achevé de l’éclairer sur son propre état. Elle s’est vue détachée et livrée aux vents. Le vertige de la solitude l’a saisie. Elle a couru au prêtre, à défaut d’une mère, à défaut d’une parente ou d’une amie, lorsque l’apparition des fins clochers d’Aix est venue lui rappeler que Dieu existait. Les radotages du confesseur l’ont d’abord déçue, et bientôt leurs prétentions et leur impuissance l’ont littéralement atterrée. Mais, à mesure que lui parlait la bouche inhumaine, elle sentait se faire en elle un grand apaisement, comparable à celui que procure la pluie à une blessure que cependant elle ne peut guérir. Elle est sortie soulagée du piteux colloque : de cette disposition plus favorable à la renaissance de l’espoir, son mol esprit pouvait passer sans nulle transition.