La route lui a semblé plus longue en rentrant. C’est qu’elle n’avait plus pour la faire cette fiévreuse ardeur qui l’empêchait, une heure plus tôt, de compter ses pas. Chacun d’eux la rapproche du sacrifice, de l’humiliation acceptée, mais combien pénible ! Elle revient en épouse chrétienne et en mère, convaincue de son rôle, de ses devoirs, et profondément persuadée que les grâces d’en haut seront à la mesure de son héroïsme. L’abbé Crémières le lui a dit, n’a dit que cela, et elle s’est figurée ne pas l’entendre. Mais l’appel adressé à une âme croyante, manquât-il de chaleur et d’imprévu, est enregistré automatiquement par celle-ci, comme une mélodie par le cerveau d’un compositeur qui l’a jugée sans intérêt et sans émotion. Elle en subit à son insu l’entière influence. Son trésor spirituel n’en est pas accru : grâce à lui, cependant, l’importance qu’elle lui prêtait devient plus sensible et l’éclat qu’il jette en elle se trouve avivé.

Denise a tressailli en voyant la Cagne, mais un peu à la façon des martyrs chrétiens quand se découvrait devant eux l’arène pleine de fauves. C’est là qu’elle va souffrir et qu’elle espère vaincre. A mesure qu’elle approche, son zèle grandit. Elle se rappelle avoir été la fillette mystique, la vierge passionnée, mais obéissante, qui n’envisageait que la règle et le renoncement au-delà du fiancé longtemps défendu ; qui, plus tard, devenue libre et l’ayant choisi, le conjurait de lui faire grâce des épreuves trop rudes avec la mauvaise foi d’une catéchumène exaltée. Elle aspirait, aspire encore à se dévouer toute et ne conçoit le dévouement qu’à l’excès cruel. Que le sien la déchire, elle s’en réjouira ! Ce qu’elle en possédait, elle l’a voué à Georges. Sa trahison lui donne un prix, sa folie le requiert, elle l’apporte. Tout son mérite est justement d’enfin mériter. Et puis, auprès de Georges, il y a son fils…

La voici à la lisière du carré de bois qui la masquait encore à la vieille maison. Canne-à-pêche bondit du seuil, vole à sa rencontre, s’escrime du museau contre son sac et sonne, par une fanfare d’aboiements joyeux, le hallali courant de sa dignité. Le rideau de la cuisine frémit par deux fois. Peu lui importe ! Elle se sent pleine de courage et va d’un pas ferme.


L’après-midi se passa sans aucun contact. Georges était enfermé dans son cabinet, Lola dans sa chambre, avec Claude, et Denise, remontée chez elle directement, rétablissait un peu d’ordre dans ses tiroirs. De même qu’à la veille d’un engagement les adversaires, leurs positions prises, se recueillent, les principaux acteurs de ce drame intime mûrissaient dans le silence leurs résolutions.

Denise était nerveuse, mais à peine inquiète. Son activité la préservait de toute défaillance. Dès le repas du soir, qu’elle prit avec eux, un certain air buté chez son mari, chez Lola une parfaite liberté d’allures et plus d’insistance dans l’audace, la renseignèrent sur le gros de leur convention. Elle eut la certitude que le siège de Georges était fait et ressentit une gêne affreuse des encouragements que lui lançaient en sa présence des yeux effrontés. Mais il ne semblait pas s’y ouvrir sans peine : d’où elle inféra que sans doute il était conduit. Pleine d’illusions sur la nature de son caractère qu’elle n’avait jamais vu qu’impatient et vif, elle voulut se persuader qu’un instant viendrait où son esprit indépendant saurait s’affranchir. Cet espoir, joint au bonheur de retrouver Claude, lui permit de conserver le front d’étrangère que les circonstances l’obligeaient à montrer chez elle. La conversation se poursuivait à bâtons rompus. Quand elle quitta la table, elle n’avait pas dit une parole et s’étonnait d’avoir trouvé le repas si court.

Sa contenance inattendue fit effet sur Georges.

— Que pensez-vous qu’elle soit en train de nous ménager ? demanda-t-il à sa maîtresse, quelques heures plus tard, lorsqu’elle le rejoignit comme de coutume.

— Rien qui vaille qu’on s’en occupe ! répondit Lola. Parlons d’elle, je vous prie, le moins possible.

Mais l’inquiétude de son amant était manifeste. A certaines hésitations qu’il laissait paraître, elle comprit, cette nuit-là et les jours suivants, qu’un sourd travail de conscience se faisait en lui. La délicatesse héritée d’une lignée bourgeoise l’empêchait de se mouvoir avec insouciance dans les détours d’une situation scandaleuse. Il s’y trouvait à tout moment surpris et gêné. Le visage de Denise l’intimidait. Ses regards le surveillaient, le bravaient parfois, mais ne pouvaient en soutenir le constant reproche.