Lola sentit qu’il lui fallait redoubler d’audace pour conjurer par les effets de sa décision ceux qu’un si grand malaise pouvait engendrer. Perspective astreignante, qui pourtant lui plut. La force était vraiment son jeu naturel. Qu’elle l’exerçât par des moyens physiques ou moraux, son emploi la gonflait d’une sauvage ivresse, l’animait d’une confiance inébranlable. De plus, elle se flattait, dans cette conjoncture, si Georges, timoré, la secondait mal, qu’il ne désavouerait aucun de ses actes. Comme beaucoup de rêveurs, en souhaitant une fin, il reculait devant l’effort présumé trop rude. C’était à elle à l’engager sur la pente abrupte et à lui donner l’impulsion. A mesure que devant lui décroîtrait la cime, la hâte de découvrir l’horizon nouveau stimulerait les points critiques de son énergie. Peut-être alors devrait-elle même modérer son pas de crainte qu’il n’atteignît le sommet trop tôt.
Elle commença par exiger un labeur suivi. L’esprit de Georges avait besoin de cette discipline pour résister aux sollicitations pernicieuses. Une des meilleures manières de l’armer contre elles était de l’obliger, lorsqu’il était seul, à travailler à l’instrument de leur évasion. Mais autre chose était de le stimuler, autre chose d’obtenir son application sous l’empire des soucis qui le tourmentaient. A son ardeur exceptionnelle des dernières semaines venait de succéder une crise de paresse. Lola n’en doutait pas, bien qu’il n’en dît rien. Un matin, elle entra dans son cabinet et le trouva sur le divan, en train de fumer.
— Voilà donc, s’écria-t-elle, votre occupation ? Quelle tête stupide il faut avoir pour compter sur vous !
Il était gêné, mais sourit.
— Je n’ai guère de courage, murmura-t-il.
Elle lui jeta en s’asseyant un regard furieux. C’était la première fois qu’elle venait chez lui sans y être conduite soit par ses fonctions, soit par une circonstance vraiment importante.
S’emparant du manuscrit posé devant elle, elle commença d’en parcourir le chapitre en cours, comme elle aurait examiné un devoir de Claude. Le texte s’arrêtait au milieu d’une phrase. A cet endroit, les ratures étaient nombreuses. La dernière, plus épaisse, violemment tracée, n’avait été suivie d’aucune correction.
— Vous me faites penser, dit Lola, à un âne rétif, laissé libre une minute sur le chemin, et qui n’a rien de plus pressé, dès qu’il se voit seul, que de rompre ses brancards pour fuir dans la plaine.
Georges sourit une seconde fois, d’un air détaché.
— Votre comparaison n’a rien qui m’offusque : l’âne est un animal ombrageux et fier.