Lola haussa l’épaule.

— Vous voilà parti !… Je serai là, prononça-t-elle en le caressant, en se penchant pour appuyer sur sa joue brûlante la moelleuse fraîcheur de ses lèvres. Il ne faut pas considérer notre vie nouvelle du regard que, malgré nous, justifiait l’ancienne. Oublieriez-vous que désormais votre amie compte seule ? Sans provoquer ouvertement, ce qui serait sot, nous devons renoncer à l’hypocrisie. D’ailleurs, j’ai résolu d’y tenir la main. Bien que votre domaine particulier, ce cabinet n’est pas un lieu que l’on s’interdise et les domestiques ne sauraient trouver surprenant de m’y voir entrer. Vous y recevrez donc ma visite parfois. Et, tenez, je prendrai place dans ce fauteuil-ci ! Je viendrai vous réconforter, vous gronder, vous apporter une gourmandise ou changer les fleurs, rompre, en un mot, cette atmosphère un peu déprimante. Ce sera comme si déjà nous étions chez nous !…

Sa voix, pleine de nuances, s’exaltait, sombrait, se répandait en lentes coulées d’un beau métal grave, déployant pour tenter Georges et le persuader ses mille ressources délicates d’instrument subtil. Et cependant qu’il s’en laissait docilement bercer, ses yeux lisaient ou croyaient lire sur le fier visage le reflet de la tendresse qui dictait les mots. Toute la personne de la jeune femme dominait sur lui. Il n’était pas jusqu’à l’étreinte de ses mains nerveuses qui ne contribuât à l’incliner vers la soumission.

Un rayon de soleil en dora la chair.

— Eh ! bien, lui demanda-t-elle, est-ce promis ?

Il hésita quelques instants.

— J’essaierai ! dit-il.

Sur cette réponse, elle l’embrassa, puis elle le quitta.

Mais, dès le jour suivant, comme il travaillait, Georges la vit paraître au seuil de la pièce sans avoir pris, avant d’ouvrir, la peine de frapper. « Où se trouve mon amant, expliqua-t-elle, j’entre comme chez moi ! » Elle s’arrêta devant la glace, déplaça un siège, vint ensuite se pencher sur le manuscrit en appuyant sa tête à celle du jeune homme. Il tressaillit et naïvement se félicita de n’avoir pas été surpris en pleine inaction.

Lola, froide et subtile, plutôt cultivée, était, réserve faite de ses partis pris, un assez bon juge littéraire. Sans doute attachait-elle à la fable elle-même, et notamment dans les passages les plus audacieux, où celle-ci flattait ses passions, une importance par certains côtés excessive. Sans doute encore hésitait-elle en matière de style, se ralliant moins par goût que par raisonnement aux formes du langage les plus dépouillées. Mais elle avait, chose assez rare chez une très jeune femme, une remarquable connaissance de l’esprit humain. Ses réflexions, la plupart du temps, tombaient juste, et parfois, quand leur objet stimulait sa verve, rendaient, en s’égrenant, un son d’aphorismes.