Aussi réussit-elle, loin d’ennuyer Georges, à lui faire désirer ses fréquentes visites. L’intimité qu’elles resserrèrent, doublant celle du lit, où leurs conversations depuis longtemps l’avaient ébauchée, lui faisait apprécier plus rigoureusement, sans égard à l’excuse de facultés moindres et de circonstances différentes, la façon dont Denise autrefois comprenait son rôle. Dans cet esprit tout occupé de son propre éclat et pour lequel l’intelligence avait seule un prix, aucune note de la gamme des sentiments faibles n’avait une chance de retentir avec avantage. Tout au plus semblait-elle un léger grelot dont le son timide agaçait.

Georges se reprochait, se raillait surtout, d’y avoir, sous l’empire de certains scrupules, un instant prêté l’oreille avec indulgence. Etait-ce un bruit à dérouter un homme de sa force ? D’ailleurs, il finissait par ne plus l’entendre.

Peut-être s’en fût-il autrement soucié si Denise, par sa conduite et son attitude, l’y avait rendu plus sensible. Mais celle-ci laissait voir une résignation peu propre à susciter, faute de pathétique, les remords d’un cœur endurci. Comme si l’acte de fuir, trop grand, trop lourd, avait brisé en elle tout ressort physique, elle subissait le complément de sa déchéance sans aucune révolte appréciable. Chaque journée lui paraissait un nouveau calvaire. De la minute de son réveil, toujours écrasant, à celle où la fatigue lui fermait les yeux, le sentiment de son malheur ne la quittait pas. A table, cependant, un prodigieux effort de volonté lui permettait d’adresser la parole à Georges. De même elle s’acquittait de toutes ses fonctions. A la vérité, comme une machine. Mais cette activité lui était prescrite par le plan d’existence qu’elle s’était tracé.

Elle n’avait de sincère que ses nuits terribles. Alors, serrant les dents, le visage enfoncé dans son oreiller qu’elle étreignait silencieusement et baignait de larmes, la pensée tendue vers le couple, elle concentrait sur les figures s’animant en elle toutes ses facultés délirantes. Leurs attitudes et leurs regards, leurs paroles et leurs gestes, leurs intentions réelles ou supposées, les subterfuges dont leur malice leur soufflait l’emploi et les derniers affronts qu’elle avait subis se présentaient successivement dans sa tête en feu. C’était comme une revue d’instruments cruels passée par la victime qu’ils ont déchirée. Le timbre grêle de la pendule annonçait les heures, mesurait la fuite de la nuit, sans suggérer à son esprit, affolé d’images, la nécessité du repos. Tant qu’elle pouvait penser, elle se consumait.

Cependant les sentiments les plus excessifs battaient dans son cœur leurs coups sombres. Tantôt la honte, tantôt l’horreur, tantôt la crainte, tantôt un tel dégoût que, se redressant, il lui semblait soudain qu’elle allait vomir. Mais elle n’avait vraiment de haine que pour sa rivale. Tempéré, à son insu, par l’immense amour, de certaine façon maternel, écartelé comme une croix sur sa jeunesse et à la base duquel elle avait placé l’indulgence, ce que, sous ce même nom, elle vouait à Georges ressemblait bien plutôt à de la pitié. Avant de l’accuser et de le maudire, elle le plaignait d’être tombé dans les mains d’une fille. Son mari ne l’aimait plus, certes elle le savait ! L’ignominie de sa conduite depuis plusieurs mois, la monstrueuse persévérance dont il témoignait après un aveu révoltant, avaient détruit à cet égard toutes ses illusions. Jamais, pourtant, de propos ferme et délibéré, il n’aurait aggravé jusqu’au désastre ce qui n’était pour eux qu’un état critique. Tout le mal était l’ouvrage de cette intrigante. Et la malheureuse femme gémissait en mordant ses draps :

— Mais en quoi m’est-elle supérieure ?

Car elle avait parfois des instants lucides. Alors, faisant effort pour être impartiale, évoquant l’étrangère auprès d’elle-même, elle s’imposait de procéder entre leurs personnes à un parallèle minutieux. Si sa sincérité eût été complète, le résultat l’en aurait sans doute confondue. Mais elle mêlait naturellement à cet examen des arguments et des réflexions d’un tel ordre qu’il finissait presque toujours par la rassurer. « Certes, se disait-elle, ses yeux sont beaux. Les miens, tout aussi purs, brillent d’un éclat moindre. Mais dans l’expression, quelle différence ! Même quand elle veut intéresser et qu’elle se surveille, son regard a quelque chose de vraiment horrible ! C’est comme cette taille avantageuse dont elle est si fière : une coquine n’en jouerait pas avec plus d’audace ! »

La comparaison se poursuivait dans le même esprit et Denise, pour qui la chair et ses choix aveugles restaient un mystère insondable, en tirait, avec l’ardeur des désespérés, de réconfortantes conclusions. Il lui semblait qu’un jour fatalement viendrait où Georges, à son tour, serait frappé, où les défauts de sa maîtresse l’aigriraient contre elle. C’était aussi à la faveur de ces accalmies qu’elle révisait et raisonnait pour s’y fortifier les résolutions relatives à son attitude. Son amour pour son fils les commandait toutes. Tant que la situation n’aurait pas changé, ses efforts devaient tendre, au mépris d’elle-même, à ce qu’il n’en souffrît que le moins possible. Or, elle craignait, en se livrant à quelque violence, de provoquer chez Georges un accès d’humeur, de l’inciter, par désir d’une solution nette, à les abandonner, elle et Claude. Perspective qui suffisait à l’épouvanter. D’avoir failli réaliser une rupture si grave, il lui restait comme le vertige du gouffre entrevu. Elle en avait mesuré la profondeur. Une circonstance indépendante de sa volonté l’avait empêchée d’y tomber, mais plutôt que d’en courir de nouveau le risque elle était déterminée à subir sans plainte les capitulations les plus dégradantes.

Où puiser la constance et l’énergie ? Sa faiblesse avait besoin d’un encouragement. Le chrétien qui fait vœu de se mortifier jette au pied de la Croix toutes ses souffrances. Ce n’est qu’à se convaincre de leur misère, du peu qu’elles représentent par rapport à la somme de sacrifices que justifie Dieu, qu’il gagne assez de force et de volonté pour s’en imposer de nouvelles. Ainsi, la malheureuse, se tournant vers Claude, demandait à son fils l’appui moral faute duquel elle aurait sans doute renoncé. Elle le trouvait dans un sourire, dans un épanchement, dans un reflet rapide, aussitôt saisi, de sa petite âme lumineuse. A mesure que Lola, occupée de Georges, multipliait les moyens de se l’asservir, elle se donnait plus fiévreusement à cette entreprise et se souciait moins de l’enfant. Sans qu’elle s’en rendît compte ou qu’elle y prît garde, dans l’audacieux dispositif qu’elle mettait en œuvre, il s’était produit une fissure. Denise essaya d’en profiter. Mais au lieu d’aborder cette brèche ouverte avec une ardeur étourdie, elle ne s’en approcha que prudemment, n’hésitant pas à rompre et à s’éloigner dès qu’elle craignait d’attirer sur elle l’attention.

Les entrevues des amants la favorisèrent. Elles lui fournirent des occasions d’embrasser son fils. C’était lui procurer un bonheur profond. Si bien que, s’épuisant à les détester, elle les désira néanmoins, et bientôt les attendit, à sa confusion, avec une amère impatience. L’institutrice n’avait pas pénétré chez Georges, que déjà, recherchant où se trouvait Claude, elle abandonnait toute besogne et, sans affectation, le rejoignait. L’enfant la voyait venir la tête basse, mais avec le frais sourire qu’elle gardait pour lui jusque dans les tourments de ses pires épreuves. Un instant, par contenance, elle suivait ses jeux. Et soudain, le prenant, le serrant contre elle, elle l’entraînait dans une allée ou derrière un arbre et le caressait furieusement.