Il lui semblait se délecter d’un fruit défendu. Ses doigts, sans se lasser, parcouraient la face, s’enfonçaient dans les cheveux du bambin distrait. Sa bouche avide, en le baisant, lui pinçait la peau. Et tandis que ses regards s’emplissaient de lui, son esprit, excité par ces délices même, lui présentait l’image du couple impudent. Elle serrait alors les dents pour ne pas crier. Des larmes, quelquefois, lui troublaient la vue : elle-même n’aurait pu dire avec certitude si elles étaient causées par le chagrin ou par la tendresse.
Autant que la crainte d’être surprise, la nécessité de recourir à des expédients pour se livrer à ces rapides et piteuses débauches lui façonnait à son insu une âme subalterne. Elle rougit de plaisir et d’émotion en recevant un soir de l’institutrice la permission d’aller à sa place coucher Claude. Les soirées se passaient chez son mari. Elle y avait suivi, comme à l’ordinaire, les amants, auprès desquels, par dignité, elle faisait figure jusqu’à ce que les domestiques eussent gagné leurs chambres. Lola se plaignait d’une migraine. Lorsque neuf heures sonnèrent, elle dit à l’enfant :
— Allumez votre bougie et débrouillez-vous : ce serait, en vérité, un supplice pour moi que de monter vous déshabiller aujourd’hui.
— Ne vous dérangez pas, dit Denise, j’y vais !
Elle s’attendait à ce que, par protestation, la gouvernante se ressaisît et fît son office. Mais celle-ci dédaigna même de tourner les yeux.
— Comme vous voudrez, Madame ! répondit-elle.
Sa contenance, le ton de cette réplique dénotaient une indifférence si complète que Denise, abusée, toute frémissante, entrevit un avenir abrité d’ailes d’or où sa sollicitude pourrait librement s’exercer. Quand elle redescendit, un instant après, elle ne se sentait plus la même femme. Elle aurait au besoin, remercié Lola. Une vivifiante compensation lui semblait possible entre le ravage momentané causé dans sa vie par cette fille et le bonheur qu’elle pourrait lui devoir un jour.
Ce premier succès l’enhardit. S’en étant exaltée jusqu’au sommeil, elle s’éveilla, le lendemain, presque reposée et résolue à profiter, pour ressaisir Claude, de toutes les défaillances de l’institutrice. Celles-ci, assurément, n’étaient pas fréquentes. Un observateur indifférent les aurait comptées, puis, rebuté par un total à peine appréciable, négligées comme n’autorisant nul espoir. Mais Denise possédait cette patience du cœur qui se félicite, s’alimente et se fortifie du moindre avantage obtenu. En outre, elle inclinait, par tempérament, à s’exagérer les plus humbles. Quelques-uns lui semblaient définitifs. Et lorsque leur insignifiance lui apparaissait, l’illusion, caressée avec ferveur, avait laissé dans son esprit une trace assez pure pour qu’elle trouvât quelque plaisir à l’y rencontrer.
Ce fut donc sans amertume, ni découragement, qu’elle entreprit de recueillir, comme une maigre manne, les bonheurs que Lola lui abandonnait. Tantôt elle faisait goûter Claude, tantôt, le voyant seul à l’heure du dîner, elle le menait à sa toilette se laver les mains. Plus les soins qu’il réclamait étaient familiers, plus ils la replaçaient dans son rôle de mère, et plus, par conséquent, elle se réjouissait. L’enfant s’était, les premiers jours, dérobé par crainte. Devant l’insistance qu’elle témoignait, encouragé, d’autre part, à y céder par de timides expériences restées impunies, il avait fini peu à peu par s’apprivoiser. A présent, du plus loin qu’il l’apercevait, c’était lui, le plus souvent, qui courait à elle. Pour provoquer dans son cœur rien de comparable à l’émotion que lui causaient de pareils élans, Denise, de qui la joue en tremblait encore, devait se rappeler un Claude minuscule lui prodiguant maladroitement ses premières caresses.
Elle le découvrit, un matin, qui fondait en larmes, immobile au milieu d’une étroite pelouse que les averses de la nuit avaient détrempée.