Georges avait gardé tout son calme. La veille, précisément, il avait appris par quelques lignes tracées au crayon que Lola, à son tour atteinte de la grippe, venait d’être obligée de se mettre au lit. La convalescence de Mme Ardant était en bonne voie et il espérait, sur la foi d’une précédente lettre, revoir sa maîtresse avant peu. L’avis du contretemps l’avait déprimé. De nouveau s’offrait à lui, déjà las d’attendre, une perspective illimitée d’aigrissants mécomptes. La maladie de la jeune femme ne l’inquiétait pas. Ce n’était, après tout, qu’un assez gros rhume dont elle guérirait rapidement. Mais, à mesure qu’il méditait sur sa déception, se formait dans son cœur et y grossissait une colère, celle des êtres possédés d’une confiance aveugle qui soudain croient s’apercevoir qu’ils sont dupes. L’empressement de sa maîtresse à quitter la Cagne, où tout aurait dû la retenir, pour voler au chevet d’une petite parente, ne dénotait-il pas son indifférence envers lui ? Et l’inutile prolongation de cette sotte absence dont elle le savait accablé, de laquelle, par tant de lettres, il s’était plaint, la conjurant en vain d’y mettre un terme, n’était-elle pas une autre preuve de mépris complet ? « Par quelle aberration, se demandait-il, ai-je pu longtemps interpréter contre tout bon sens des indices aussi rigoureux, aussi nets ? Elle me témoigne à l’évidence qu’elle se moque de moi et, au lieu d’aviser, j’en disconviens ! » Il en voulait à sa maîtresse d’avoir cru en elle comme un ministre renégat à une religion dont il a pénétré le constant mensonge. Son orgueil humilié la détestait. Il allait même jusqu’à se nier qu’elle lui fût précieuse, existât dans sa vie comme un besoin, — et ne pensait pas à autre chose depuis trente-six heures.

Opposant à sa femme un front réfléchi :

— Qui sait, répondit-il en pesant ses mots, si justement ma vue ne s’améliore pas avec l’âge ?

Surprise par ces paroles, étranglée, ravie, Denise aurait voulu le presser un peu, obtenir, pour se griser de reconnaissance, un aveu de repentir encore plus formel. Mais déjà il s’était levé, s’éloignait. L’ombre s’épaississait sur la terrasse. Un taillis lui déroba son hautain profil.

Elle passa dans le délire une nuit délicieuse. Sa poitrine se dilatait, son cœur bondissait, le passé immédiat n’était plus qu’un songe, les espoirs les plus extravagants lui semblaient permis. A l’autre extrémité du corridor, Georges, se retournant entre ses draps, se traitait de sot et regrettait déjà l’imprudente réplique. Il y voyait comme le coup de pioche maladroit qui sape un édifice patiemment construit ; et il craignait la fureur de sa maîtresse si jamais elle venait à le soupçonner d’avoir, en son absence, compromis leur cause.

Aussi s’efforça-t-il, dès le jour suivant, de rétablir par une série de subtiles manœuvres ce que sa vivacité d’un instant avait ébranlé. Mais c’était une entreprise des plus laborieuses. Denise, en plein élan de résurrection, attribuait à son caractère versatile le changement d’humeur survenu chez lui et ne voulait y attacher aucune importance. Tout au plus s’observait-elle, le voyant soucieux, pour ne pas l’importuner dans leurs tête-à-tête par les traits d’une exubérante allégresse. Et lui, de son côté, avait beau faire, il ne parvenait pas, faute d’énergie, à donner complètement à sa manière d’être la signification qu’il aurait souhaitée. Dans les rouages de la machine que formait leur couple s’était introduite une goutte d’huile dont l’action se faisait sentir malgré tout.

Il finit assez vite par renoncer.

— Advienne que pourra ! pensa-t-il. Les circonstances sont les maîtresses de nos destinées. Celles qui doivent régir la mienne se préparent dans l’ombre et se produiront en leur temps.

C’était laisser à l’imprévu le principal rôle. Cette décision, qui s’accordait à sa nonchalance, lui parut d’abord celle d’un sage et il ne s’avisa qu’à la réflexion que ce pouvait être également celle d’un amant lassé.

Denise la connut par ses effets qui furent de rendre à Georges, avec l’insouciance, sa relative aménité des dernières semaines. Aussi bien n’attendait-elle qu’un pareil retour pour s’abandonner à son cœur. La maison, ornée par elle, prit un air de fête, accueillit le printemps, dans toutes ses chambres, du frais sourire de mimosas et de violettes pâles adroitement piquées dans des vases, tandis que les rideaux, partout remplacés, dégageaient, se mêlant au parfum des fleurs, une odeur discrète de lavande. Elle-même, en circulant, jetait une note gaie, comme l’oiseau-mouche lorsqu’il traverse, d’une aile rapide, les végétations apprêtées d’une riante volière. Aucune obligation de son sort d’épouse ne lui était lourde à remplir. La toilette lui semblait une récompense. Son mari l’entendait quelquefois chanter.