Adieu donc, le rêve des anges au paradis bleu et doré du bienheureux frère Angélique ! Littérature que tout cela. L’arche frêle du pont jeté sur l’espace s’était rompue : je redevenais l’esclave du sol. Esclavage cent fois plus lourd et plus aride, il comportait à présent la douleur.

— Notre Seigneur, soyez-en sûr, fut moins scandalisé de votre défi que vous-même. C’était le geste de colère d’un enfant trop gâté et qui ramène tout à soi. Vous étiez orgueilleux, vous étiez égoïste. Car, en fait, vous abandonniez votre mère à un néant total dont votre amour eût dû frémir. Acceptiez-vous de l’avoir perdue toute entière ? Votre devoir n’était-il pas plutôt de réserver pour elle au delà de ce monde une chance d’éternité ?

— Expliquez comme vous pourrez la contradiction de mon cœur et de ma pensée. Même en niant son Dieu, je continuais de croire en elle cependant…

— C’est donc que le chemin qui mène à la patrie céleste ne vous était pas tout à fait fermé ?

— Il se peut bien. En tout cas, mon esprit rebelle évita de donner une solution au problème de l’autre vie que le fait posait devant lui et je me retrouvai pareil : un composé paradoxal de tendances mal accordées, s’efforçant d’accomplir leur unité dans l’Art[8]. Je revis Florence sans déception. Je visitai Rome et la Grèce. Je revenais d’Athènes quand la guerre éclata. A dater de la fin juillet, n’y en eut plus que pour la patrie. Impossible d’errer ! Le Français le plus tiède avait perdu le droit de disposer de lui.

[8] Cet exposé, écrit dans la ferveur, paraîtra sans doute sommaire. Je brûle ce que j’ai adoré. La question esthétique sera plus posément et largement traitée dans un volume spécial.

CHAPITRE III

Dans une ambulance du Nord. La menace de Charleroi. Premier contact avec la guerre : une nuit d’alerte. Comment je me tiendrais en face de la mort. A Paris au temps de la Marne. La procession des reliques de sainte Geneviève. Je vais au front.

Vous ai-je dit que j’avais eu une enfance assez maladive et que j’en avais conservé certaine débilité de corps ? Sans que j’y fusse pour rien, je vous le jure, le conseil de revision de ma classe m’avait exempté du service. Au 2 août 1914, quel regret ! quelle confusion ! Quand je veux m’engager, on me répond « qu’on n’acceptera pas d’engagement avant des semaines » !

C’est donc comme médecin de la Croix-Rouge, dans une petite ambulance du Nord, que je prends contact dès les premiers jours avec la nouvelle réalité. N’attendez pas de moi que j’entreprenne la peinture des jours d’attente, d’angoisse et de retraite qui précédèrent et qui suivirent Charleroi. Je ne veux vous parler que de ma toute dernière nuit : seule elle a trait à l’ordre de choses qui nous occupe. Cette nuit-là, j’ai vu venir sur moi un danger grave et je me suis levé en hâte pour recevoir ce qui pouvait être la mort.