Au printemps de 1912, il m’est donné pour la première fois d’aborder l’Italie et de l’aborder par Florence — non précisément en jeune homme, déjà en homme fait et qui se croit fixé, bien qu’il accorde à ses pensées toute licence. Je suis conduit par le meilleur des guides, mon ami André G… — J’ai dit ailleurs[7] la surprise inouïe de ce tête-à-tête avec des chefs d’œuvre dont on ne prend idée que là, ceux du moyen âge à sa fin et de la prime Renaissance. Mes théories sur la peinture, sur ses modes, sur ses limites et sur ses vertus expressives, s’écroulent comme châteaux de cartes au premier choc. J’admire tout, de Giotto à Botticelli, la multiplicité d’un art, tant païen que chrétien, qui semble ramasser d’un seul coup de filet toute la vie, contenter à la fois et sans en excepter aucune, nos plus diverses aspirations. Rien de beau, rien de noble, rien de doux au cœur, rien de charmant aux yeux qui n’y soit renfermé ! Or, au centre, il y a l’esprit. — J’admire tout, oui ! Mais mon choix est fait : et c’est, quoi que j’en aie, celui que désignent mes larmes : c’est Giotto, c’est Angelico, c’est le Masaccio de l’Apôtre Pierre ; tout le reste gravite autour. J’essaie bien de me raccrocher au paganisme : mais le maître de mon amour, dès à présent, c’est l’Art le plus rapproché de la Foi — si rapproché qu’on l’en distingue à peine ! L’œuvre d’art qui n’est pas prière me déçoit.
[7] L’Épreuve de Florence (Nouvelle Revue Française).
Irrésistible aimantation de l’être. Combien la lumière était belle sur les terrasses de fèves en fleur et sur les cyprès noirs ! Nous sortions de Santa-Croce où mourait saint François d’Assise, de San-Marco où le Christ expirait en croix et où la Vierge attendait l’Ange dans un couloir nu et silencieux. Même nos sens avaient une âme !… L’art m’avait déjà transporté, mais jamais aussi haut. Je touchais la limite indéfinissable entre l’humain et le divin, entre le terrestre et le séraphique, entre ce qui est du monde et ce qui est du ciel… Comment cela ? A force de bonheur. — L’ai-je fait entendre à mon compagnon, quand je me refusais à l’entendre moi-même ? J’étais tout près de croire et d’adorer. Précisons : j’adorais sans croire. Mais quoi ? mais qui ?… L’esprit qui avait animé d’un tel amour l’âme de simples hommes et guidé leur main sur le mur. Mais encore quel esprit ? L’Esprit Saint, pour tout dire : je ne lui donnais pas de nom. Après une épreuve si claire, il semble bien que la simple logique, si j’eusse consenti à lui prêter l’oreille, eût dû me convaincre aussitôt de la vérité. Ces miracles de l’art, qui surpassaient l’entendement, étaient les fruits non d’un rêve individuel, mais d’une religion nettement formulée et celle-ci avait un nom et celle-ci était la mienne. Il m’eût suffi d’un pas pour y faire retour. — Non, je me contentais d’avoir élargi mes vues esthétiques, me laissant flotter, pour le reste, au doux zéphir de mon vague bonheur.
— Dieu vous prenait par votre faible. Il exalte ceux-ci, il console ceux-là. Il déclenche selon le cas la supplication ou l’action de grâces… Mais une question ? Dans l’état nouveau de votre âme, que faisiez-vous de la douleur ?
— Je l’incorporais à ma joie… Elle fondait dans mon optimisme incurable.
— Dites plutôt que vous n’aviez jamais souffert ?
— C’est vrai. J’avais perdu mon père étant fort jeune et le pauvre homme je ne l’avais pas bien longtemps pleuré. J’avais, dans ma vie, remplacé l’amour par le plaisir sans lendemain, afin de m’épargner la gêne d’une sujétion trop stricte, le traversant tout juste assez pour le connaître, dans son vertige et dans son désespoir. Quant à la vie matérielle, elle ne m’avait imposé que des sacrifices à ma mesure ; j’avais pris un métier, celui de médecin, pour m’assurer l’indépendance ; je l’avais exercé huit ans, sans passion, mais avec loyauté. Grâce au dévouement de ma mère, à mon oncle et à mes amis, les ennuis ne me duraient guère ; tout finissait toujours par s’arranger. Je m’étais entraîné à la médiocrité dès mon enfance et je la supportais gaiement. Ajoutez que la Providence m’avait donné une famille sans que j’eusse la peine de la fonder, ma sœur étant restée veuve avec deux fillettes. Tous les ennuis passés s’étaient écoulés sans laisser de trace. Enfin j’avais le refuge de l’Art.
Or, la souffrance vint. En pleine extase florentine, je fus rappelé d’Italie par ma mère alarmée : l’aînée de mes enfants (des enfants de ma sœur), à la suite d’une rougeole, se trouvait en danger de mort. Elle guérit — sans que j’eusse prié pour elle ; mais deux mois après, devant moi, ma mère qui m’aimait plus que tout au monde, ma compagne depuis toujours, se tua dans un accident. — O brutalité de la mort, ô laideur ! Je tiens entre mes bras un corps défiguré et d’où la chaleur se retire. Transport de ma douleur ! Filiale piété ! Je l’ensevelis de mes mains. On fit venir le prêtre et j’assistai aux sacrements, froid, ironique, révolté… Mais vous connaîtrez mon pire blasphème.
A la cérémonie funèbre, presque tous mes amis étaient autour de moi : je vois encore Péguy, le plus différent de nous tous, en prière. Lorsque le prêtre entre ses doigts éleva l’hostie mince et blanche où s’incorporait le Sauveur, moi, le fils, donnant seul l’exemple du scandale, aux côtés de ma mère morte qui n’avait plus recours qu’en Dieu, je tins jusqu’au bout le défi ; je fixai sur l’Eucharistie des yeux qui disaient : « Tu n’es pas. » Et mon cœur ajoutait : « Non ! tu ne peux pas être ! tu ne m’aurais pas pris ce que j’aimais, après l’avoir ainsi meurtri… » Jésus ! Jésus ! Ah ! que n’avez-Vous brûlé mes regards quand je Vous niais face à face ! Pardonnez-moi, mon bon Seigneur ! Je ne pouvais pas concevoir alors, que Vos dons fussent mêlés d’ombre et Votre vin parfois amer. Je n’attendais de Vous que joie et que magnificence. Mes pleurs me voilaient Votre ciel. — Et puis, mon Dieu : Vous le savez, je ne Vous aurais pas nié, si je n’avais été si près de croire. A la profondeur de ma chute, Vous jugez de quelle hauteur je retombais.