— Oh ! oh ! vous manquiez gravement à vos principes ?

— Peut-être bien… Je ne manquais pas à mon cœur. Et puis, je me berçais de l’illusion que les contraires pouvaient cohabiter dans le même homme, sans se gêner ni le gêner[5]. Quand je rentrais dans mon travail familier, sous la discipline que l’art exige, je me sentais en sûreté et retrouvais l’équilibre de mon esprit.

[5] Vous avouerai-je qu’au plus fort de mon exaltation patriotique, le jour de la déclaration de guerre, « j’ai fait le mal », sans honte. Je refusais de distinguer. Et que l’ignoble côtoyât le noble, j’aimais cela. L’homme complet.

— Et toujours nul appel d’en haut ?

— Je mentirais si je vous disais non. A certains jours, le cœur demandait davantage. Il ressentait un vague espoir… Il goûtait une vague extase. Il s’arrêtait devant le gouffre de la mort. Et puis, quel poète lyrique ne lève pas les mains au ciel ? Il se baigne dans l’infini, mais en aveugle ; il lui suffit de bien chanter, il ne tient pas à y voir clair. Quand mon lyrisme personnel me refusait ces grandes joies religieuses et vagues, le trésor des maîtres de l’art me les dispensait magnifiquement. O Parthénon, équilibre des nombres ! O sculpture hellénique, regret du paradis perdu où le corps de l’homme était beau ! O musique, battement du plus noble des cœurs, sons imprécis qui en disent plus que les mots, danse sacrée qui délivre du poids et de l’attraction terrestre ! Quels espaces nous franchissions sur les ailes de la Beauté, dans l’extase quasi-divine de ce soulèvement qui ne vous conduit nulle part !… De quoi nous ne songions pas à nous plaindre : l’ivresse du voyage nous faisait oublier le but.

— Qu’arrivait-il pourtant quand vous redescendiez ?

— Nous avions versé de si bonnes larmes que nous ne désespérions pas de l’infini. Mais au lieu de louer et de remercier Dieu qui rendait un tel art possible en découvrant un rayon de sa gloire, nous célébrions le génie des hommes et le privilège de l’Art tout court.

— Et vous n’étiez jamais tenté de pousser plus avant, de solliciter de quelqu’un des clartés moins diffuses, de mettre votre spiritualisme ou votre panthéisme au point ? Je ne dis même pas d’interroger les Livres, vos prêtres ou ceux d’un autre Dieu. Car vous croyiez en Dieu, la chose est claire ?

— Je respectais, mais je négligeais la Parole[6], moi, curieux de tout, je n’en avais pas appétit ; je lisais tout et gardais fermé l’Évangile. Cette exclusive volontaire a scandalisé même mes amis. Mais un pareil refus n’est pas incompatible avec certain tourment de Dieu. Dans mon livre le plus récent, lisez la pièce antérieure à la guerre que j’intitule « Cloches ». Elle exprime comment je me flattais alors d’apaiser cette nostalgie que réveille en nous l’Angelus : par le mysticisme de la Patrie… — Et puis j’ai tort de parler de tourment. Notez-le bien, je n’eus jamais tendance à croire qu’en état de bonheur : témoin ma crise d’Italie. Vous permettrez que j’y insiste ; c’est le prologue de ma conversion.

[6] Il importe de remarquer que le mouvement catholique qui se dessinait alors dans les lettres n’eut pas d’influence sur moi. Tout en les admirant, je ne suivais ni Jammes, ni Claudel, ni Péguy. Ils m’accoutumaient simplement à un point de vue qui me restait cependant étranger.